i. le parvis de Notre-Dame 

… tout est l’amour, et dans celle qui est aimée se viennent enfermer les mondes.
En dehors, il n’y a que le néant, moins que le néant…

Joseph Arthur de Gobineau, Les Amants de Kandahar

Le ciel au-dessus de Paris était d’un gris foncé ce jour-là. Les tours de Notre-Dame se confondaient avec les nuages bas qu’un léger brouillard et une pluie fine et glaciale, tombant depuis le matin, rapprochaient de la terre. Malgré son manteau épais et ouaté, son écharpe et ses gants, Michael avait froid. Cette journée sans jour véritable semblait appeler l’obscurité. Celle-ci aurait au moins eu le mérite de cacher les figures des passants, dont les mines renfrognées témoignaient de leur mauvaise humeur.

Il n’y a pas foule, c’est déjà ça, pensa Michael, en s’approchant du portail de la cathédrale. Effectivement, peu d’hommes et de femmes, tous emmitouflés, recroquevillés pour éviter aux visages la morsure du crachin glacial, se dirigeaient vers l’entrée de l’église. Michael s’arrêta à une dizaine de mètres de l’espèce de gueule tripartite, presque en dépit de la météo affreuse, pour contempler les scènes représentées sur le tympan. Dans d’autres conditions, la seule masse des touristes aurait voué un tel projet à l’échec, mais aujourd’hui, pas de bousculade en perspective. Il prit donc le temps de laisser monter son regard de registre en registre et de regarder attentivement les différents niveaux.

Notre-Dame, portail, crayon, cartoon

Tout en bas, les trompettes de deux anges appelaient les cadavres à sortir de leurs cercueils et de leurs tombes. Un gisant se levait de sa couche de pierre, un chevalier faisait tinter les mailles de son armure, des femmes se dressaient dans des robes somptueuses qui pourtant devaient avoir bien souffert à travers les siècles. L’idée de cette armée de trépassés que le ciseau du maître sculpteur avait su imposer d’une façon palpable en la réduisant à ce petit nombre de personnages captiva l’attention de Michael. Le registre du milieu par contre n’avait rien qui pût exercer une pareille fascination sur son imagination. La pesée des âmes et l’acharnement des démons à faire basculer la balance en leur faveur lui semblèrent ridicules, confrontés à la terreur des morts qui se réveillaient dans un monde inconnu. Quel effet par contre que le Christ, présidant au Jugement Dernier, impassible aux implorations de sa mère et de Saint Jean et même aux cris angoissés qui montaient des niveaux inférieurs jusqu’à lui. Michael resta ébahi devant ce spectacle qu’il sentit indigne de la condition humaine. Il finit par ne plus supporter l’indifférence sereine du dieu homme, et ses regards redescendirent dans la zone inférieure où il contemplait longuement encore les visages en proie à la terreur.

Le froid et la pluie le chassèrent de son poste d’observation et il se hâta de franchir les derniers mètres qui le séparaient encore de l’église. Une petite multitude de personnes avait déjà trouvé un refuge temporaire sous les voussures saillantes de l’archivolte, parmi eux, les amis avec lesquels il s’était embarqué dans ce voyage de quelques jours à Paris. Ceux-ci, comme la plupart des visiteurs, assommés par le spectacle des tours immenses qui escaladaient le ciel, venaient de passer à côté du drame qui se jouait juste au-dessus de leurs têtes. Michael franchit le seuil à la suite d’un vieux couple de Japonais, et Notre-Dame l’accueillit au sein de ses ténèbres.

ii. l’espace emmuré

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