ii. l’espace emmuré

L'intérieur de Notre-Dame de ParisÀ l’intérieur de Notre-Dame, il se trouva confronté à des immensités de pierre qui brisèrent son élan et le retinrent sous les voûtes basses de l’entrée. Des piliers trapus et massifs s’interposèrent entre lui et les espaces vides que recelait le bâtiment. Peu de jour filtrait à travers les rosaces et les vitraux coloriés et le regard inquisiteur qui tentait de forcer les murs de ces limbes s’embrouillait dans une sorte de vapeur. Celle-ci annihilait les distances et absorbait les détails de la pierre qui se présentait comme enveloppée par une couche de ouate. Michael s’ébroua pour faire partir le froid et l’humidité. Un grand nombre d’hommes et de femmes, originaires de tous les coins de la planète, se pressait dans cet espace restreint qui ressemblait étrangement à un entonnoir dans lequel on avait versé trop de liquide à la fois. Même un jour pareil, rongé sur ses deux bouts par la nuit et rendu gris et humide par l’hiver, la célèbre église attirait les touristes. Le mauvais temps empêchait ceux-ci de flâner sur le parvis et d’y prendre des photos de leurs bien-aimés devant la façade de Notre-Dame de Paris, resplendissant de blancheur depuis les travaux de la fin des années 30. Ils avaient hâte au contraire de se mettre à l’abri, mais, à l’instar de Michael, ils devaient ramasser toutes leurs forces avant de pouvoir franchir le dernier obstacle. Il respira. L’air avait des relents d’encens. L’haleine des autres visiteurs y rajoutait le mélange d’une multitude de parfums, enrichi encore par les effluves qui se dégageaient des vêtements humides. L’odeur qui arrivait aux narines de Michael charria quelque chose de troublant et de légèrement narcotique. Il fit un pas supplémentaire.

Une fois pénétré à l’intérieur, Michael, comme les autres visiteurs, était pris en charge par la disposition du bâtiment qui organisait les groupes comme les particuliers en véritable procession. Inconsciemment, il suivit le courant qui se dirigeait le long des murs épais de la tour vers le collatéral sud. À sa gauche, il sentit l’attrait de l’espace ouvert que mesuraient les fûts énormes des colonnes sur lesquelles reposait la masse de pierre. À sa droite, s’allongeait la ligne des chapelles latérales rajoutées à la nudité originale de la nef par un travail séculaire. Conformes au modèle des églises gothiques, elles étaient fermées sur l’extérieur par des vitraux coloriés qui, sous la morne lumière de cette journée d’hiver, ressemblaient à une sorte d’écran de couleurs figées. Le jour s’y brisait et les quelques rayons fanés qui passaient à travers bordaient les murs des chapelles d’une illumination malsaine. L’obscurité collait aux pas des visiteurs dont les échos étaient amortis par le tapis que leurs murmures mélancoliques tissaient sous leurs pieds. Les sens de Michael, assoupis par la monotonie de la procession, furent à peine touchés par les faibles reflets que lui envoyaient de temps en temps un vieux cadre doré ou l’auréole de quelque saint. Même les grands tableaux des chapelles restaient comme renfermés sur eux, pris dans un long sommeil hivernal.

Michael marcha droit devant lui, les yeux légèrement baissés, évitant de tourner ses yeux vers la large nef centrale dont il semblait craindre la fascination. Comme il avançait sans vraiment faire attention à son environnement, il trébucha presque quand soudain, la dernière chapelle dépassée, les murs reculèrent et le transept s’ouvrit devant lui. Il s’arrêta, consterné par le vide. Sorti de dessous la voûte relativement peu élevée qui l’avait protégé jusque-là, son regard s’élança, presque malgré lui, vers le haut. Un spectacle de couleurs s’y déployait qui, même sous la lumière blafarde et réduite au minimum de cette journée de janvier, fit briller l’air d’un éclat doux et consolant. Michael laissa ses regards s’envoler. Il passa quelque instant à figurer de quel côté de l’église il se trouvait. La géographie n’avait jamais été son point fort et il mit un certain temps avant d’avoir réussi à se placer sur un plan imaginaire. Il était dans le croisillon sud avec sa rosace donnant sur le midi. Il se rappela confusément avoir lu quelque part qu’à son centre se trouvait le Christ, entouré de toutes sortes de personnages bibliques dont il avait oublié le détail. La distance rendait leur reconnaissance impossible. Il devina pourtant leur agencement en cercle autour de Jésus, mais les tons violacés de la lumière étouffèrent chaque détail sous la beauté kaléidoscopique de l’ensemble.

Michael rejoignit la procession silencieuse autour de l’église. Il traversa le croisillon, mal à l’aise ainsi exposé et réduit à sa taille minuscule d’être humain. Il fut pressé de gagner l’autre côté où les voûtes du déambulatoire le recevraient à nouveau.

Il y retrouva l’obscurité rassurante et protectrice. Il passa le long d’autres chapelles, mais son regard fut attiré par la faible lueur que dégageaient les couleurs des boiseries à sa gauche.

Des scènes de la vie de Jésus y étaient représentées sur les panneaux de bois qui entouraient les stalles du chœur. Ou plutôt, des scènes de la vie de Jésus après sa mort. Michael, pas très porté sur la religion, avait quand-même, grâce à sa prédilection pour la peinture, gardé des notions assez précises relatives aux histoires bibliques. Il réussit donc à en déchiffrer quelques-unes : Jésus apparaissant en jardinier à Marie-Madeleine, Jésus entouré des Saintes Femmes, Jésus et ses apôtres préférés, Pierre et Jean, Jésus debout devant Saint Thomas qui plongeait ses doigts dans la plaie immense s’ouvrant dans le flanc du Seigneur. Ce qui le frappait, c’était la présence, dans les premières représentations, du sang abondant qui s’échappait de la plaie encore fraîche au milieu du torse d’un Jésus pourtant déjà ressuscité. Michael songea au portail et au dieu serein qui y trônait, loin au-dessus de la souffrance des hommes. Il comprit que ce sang, ce n’était plus qu’un souvenir de la douleur, qui s’estompait dans la mesure où le dieu renaissant recouvrait ses forces, provisoirement enlevées par la mort. Le nom de Jésus avait toujours signifié l’idée de l’être humain qui se livrait tout entier au supplice, ensanglanté, déchiré par les armes des soldats, de la chair transfigurée qui pendait aux bras de la croix comme aux crochets du boucher. Ici, Michael se trouva pour la première fois consciemment confronté à une conception aussi différente. La souffrance, était-elle donc réservée aux seuls composants humains, tandis que la partie divine y restait inaccessible ? L’absence, voire l’oubli des douleurs, si intimement liées à la condition de l’homme mortel, était-ce l’origine du superbe de cet être divin qu’il venait de voir présider au Jugement ? La divinité de Jésus lui apparut soudain comme quelque chose de foncièrement étranger à l’humanité, greffée sur ce rejeton de l’espèce humaine pour en être arrachée dans le sang et la douleur de la crucifixion quand serait venue la saison des moissons. L’être humain périssait tandis que le dieu s’en allait.

Michael avait la hantise du sang et le voir représenté ici, sous une forme aussi naïve et crue, le fascinait. C’était sur sa trace, tel un fauve alerté par l’odeur de la proie blessée, qu’il suivait lentement le couloir autour du chœur, notant en passant qu’il longeait le point culminant de la cathédrale avec sa chapelle dédiée à la Vierge et à ses douleurs. Il ne s’arrêta pas, avançant de son pas mesuré le long d’autres tableaux, regardant la vie de Jésus se dérouler à rebours, en route vers l’instant où l’écume, rougie et jaillissant du sein de la mère, marquait l’entrée dans le monde de cet étrange hybride.

L’abîme guettait au-delà de cette naissance. Cette fois-ci, pourtant, il savait que l’espace l’attendait à l’issue du déambulatoire et quand il sortit de dessous les voûtes dont les ombres l’avaient cloué au sol, c’était pour se jeter, les yeux grand ouverts, dans ce véritable gouffre d’air. Libéré, il sentit son corps se redresser sous la lumière, quand son regard lui fut arraché pour être propulsé vers les profondeurs de l’abîme, vers la seconde rosace qui faisait complément à la première, avec, en son centre, la Vierge et son enfant, autour desquels s’alignait la création. Michael eut la drôle d’impression d’avoir régressé dans le temps pour y retrouver, après avoir été choqué par l’attitude du dieu qui en était sorti, Jésus enfant qui venait de revêtir la chair de la souffrance.

iii. l'inconnue de notre-dame

You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can skip to the end and leave a response. Pinging is currently not allowed.
4 Responses
  1. claire says:

    J'adore ce tourbillon de détails au sein de cette fabuleuse cathédrale !!

    J'ose cependant poser une question peut-être très idiote, à moins que cela ne soit pas fait exprès?…Pourquoi "Dieu" est-il parfois écrit avec un "d" minuscule?

    Bises!

    • Mais ce n'est pas idiote du tout comme remarque, bien au contraire. Cela montre combien il est important de faire attention aux détails. Je me suis donc relu, et, après avoir parcouru les dictionnaires disponibles, je me rends compte de ce qui est arrivé. Je ne voulais pas me placer dans une perspective chrétienne, et c'est pratiquement la seule qui permette d'utiliser un D majuscule. D'où le nombre plus important des d minuscules (3). Le cas qui reste ("dans la mesure où le Dieu renaissant recouvrait ses forces ") ne peut s'expliquer par un changement de perspective (si j'avais fait parler un personnage, p.ex.) mais seulement par le fait que je suis profondément enraciné dans la civilisation judéo-chrétienne, et que, parfois, il m'arrive encore de concéder un traitement privilégié à l'être suprême des religions du livre.

      Si j'ai donc mis des minuscules dans la plupart des cas, c'est parce qu'il y avait la décision consciente de ranger le dieu de la bible au même niveau que ceux des religions historiques du polythéisme. Le lapsus est une retombée dans les habitudes d'enfance qu'on ne met jamais trop en question.

  2. Il y a toujours une explication – quant à savoir si elle est bonne 😉

    Merci pour tes visites répétées et tes remarques !

    Tom

Laisser un commentaire