iii. l’inconnue de notre-dame

« Debout, juste devant le maître-autel, se dressait une silhouette. »

Il eut du mal à détacher son regard de ce point culminant et lumineux. Planté là, près de la sortie du chœur, il se laissait imprégner par le sentiment d’être exposé. Il dut fermer les yeux pour ne pas trébucher, telle était la force qui le soulevait. Au bout de quelques instants, le vertige étant passé, il ré-ouvrit les yeux. Il tourna à gauche pour examiner l’autre rosace, curieux de l’effet qu’elle lui ferait, vue d’une plus grande distance. Mais sur le trajet, ses yeux rencontrèrent un obstacle. Debout, juste devant le maître-autel, se dressait une silhouette. Étrangement, cette personne eut réussi l’exploit de conserver sa taille au centre même de l’énorme bâtiment, paradoxalement agrandie au lieu de paraître anéantie par les espaces célestes qui se déployaient autour d’elle. Michael fut troublé par cet effet singulier. Presque malgré lui, il se remit en marche et se rapprocha de l’autel et de l’ombre immobile. Il vit que c’était une femme. Elle se tenait droite, mais à force de regarder de plus près, Michael réalisa que c’était une vieillarde. De longs cheveux blancs lui tombaient sur les épaules. En approchant, Michael remarqua qu’elle avait les mains jointes. Elle en avait retiré les gants, et leur nudité découvrit les rides qui y avaient gravé un dédale affligeant. Drôle de prière, pensa Michael, en s’arrêtant à côté de la vieille femme. Il fit semblant d’étudier l’autel et, par-dessus, l’intérieur de l’espace compris entre les stalles. Mais du coin des yeux, il contempla sa voisine, figée dans une contenance imperturbable et calme. Son visage, malgré les nombreuses cicatrices de la vieillesse, arborait encore des traces de jeunesse et de beauté. Ses lèvres, fermées, avaient gardé le rouge d’autrefois qui rappelait à Michael – encore – le sang du Seigneur. Contrairement à l’habitude des gens en prière, elle n’avait pas baissé ses yeux. Au contraire, ils étaient dirigés vers le haut, vers le plafond à plus de quarante mètres au-dessus du sol. Et Michael comprit que ce toit ne les arrêterait pas, non plus. Il était incapable d’imaginer ni de fin ni d’obstacle à un regard pareil et à une telle attitude.

Pour une femme, elle était grande, quelques centimètres de moins seulement que Michael lui-même. Pas un geste ne l’animait et on aurait dit une statue qu’on avait été déposée là en attendant de la mettre à sa bonne place ou de l’enlever pour de bon. Michael restait intrigué. Quelque chose semblait émaner de la vieille femme qu’il n’arrivait pas à capter. Il recula de quelques pas. Les groupes de touristes et de fidèles, passant sans arrêt juste derrière elle, n’eurent aucune influence visible sur le recueillement que dégageait le calme de sa personne. Elle avait le dos droit, l’âge n’ayant pas réussi à imposer la moindre modestie à une échine qui refusait obstinément de se courber vers la terre. Vue de derrière, et abstraction faite de ses cheveux blancs, longs et toujours abondants, Michael lui aurait donné quarante ans peut-être. Le bourdonnement qui remplissait l’église arrivait assourdi près de cette femme, comme si son attitude en imposait même au bavardage indécent des touristes. Michael resta quelques minutes à son poste d’observation, agacé par un mystère qu’il ne réussit pas à percer et sans qu’il ne pût découvrir quoi que ce soit à propos de cette apparition solitaire. Il prit enfin la résolution de continuer sa visite, fit demi-tour et se dirigea vers l’entrée du collatéral nord où l’attendait le demi-jour, rythmé à des intervalles irréguliers par la lumière chaude et douce des cierges qu’avaient allumés les croyants. Il ne s’attarda pas devant les chapelles mais chercha à se désengager de l’église et de ses couloirs vastes et larges envahis par un crépuscule précoce suintant des murs.

Dehors, il retrouva la pluie et le froid. La pluie, le froid et ses amis. Il était le dernier à rejoindre le petit groupe, ce qui lui valut quelques regards irrités. Assaillis par la bruine qui pénétrait partout, et mal protégés sous leurs parapluies, le caractère maussade de ce jour de grisaille se reflétait sur toutes les figures. Michael était mal à l’aise. Les impressions qu’il venait de recevoir de sa visite solitaire le travaillaient et la vieillarde de Notre-Dame y était pour une large part. Il n’arrivait pas à se rendre compte ce qui l’attirait vers elle. Quand les copains proposèrent de rentrer à l’hôtel pour prendre un verre, il répondit qu’il n’avait pas encore envie de terminer la journée et qu’il lui restait des choses à voir. Il comptait se promener dans les rues de la cité pour se laisser tremper par l’humidité et s’imprégner en même temps de l’essence de cette partie la plus ancienne de la ville. Il fallait venir à bout des images qui n’arrêtaient pas de tourner dans sa tête.

Une fois les autres partis à la recherche d’une bouche de Métro, Michael, toujours sur le parvis de Notre-Dame, se retourna vers le portail et les tours de la cathédrale. Il tenta de se laisser emporter une fois encore par leur élan, vers le haut, mais le ciel gris et le froid eurent vite fait de le ramener vers d’autres idées. Il enfonça les mains dans les poches de son manteau, ramassa sa tête autant que possible entre ses épaules, et partit en direction du Quai aux Fleurs. Il n’avait pas remarqué la vieille femme qui était sortie de l’église et venait de passer à côté du groupe de touristes allemands.

iv. le long de la seine

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