v. conversation

« Asseyez-vous donc, Madame » fit Michael qui, après l’avoir regardée sans broncher pendant un petit instant dû à la surprise, retrouva sa bonne éducation et offrit une chaise à la vieille femme. Elle s’assit, ouvrit son manteau de quelques gestes alertes et fixa Michael avec des yeux qui luisaient jeunes et vifs au milieu d’un visage de vieillard.

« Monsieur, vous comprenez donc le Français ? »

Michael ne dit rien, mais répondit d’un signe de tête que oui. Qu’est-ce qu’elle pouvait donc lui vouloir ?

« Je suis désolée de m’être approchée ainsi de vous, Monsieur, mais en vous voyant tantôt avec vos amis, j’ai cru comprendre que vous étiez Allemand, n’est-ce pas ? »

Michael répondit par l’affirmatif, mais le « oui » que formait sa bouche fut accompagné par un raclement de gorge qui le rendit presque incompréhensible.

« Je vous ai bien remarqué, tout à l’heure dans Notre-Dame, Monsieur », fit-elle, et accompagna ses mots d’un sourire qui éclaira son visage d’une lueur de printemps, perçue du fond de longs mois d’hiver.

« Ah, je suis désolé, Madame, je ne voulais pas vous déranger dans vos dévotions ! » se hâta de répondre Michael qui imagina que la vieille dame devait le prendre pour un parfait rustre.

« Je ne fais pas de dévotions, Monsieur, cela ne m’intéresse pas. J’ai voulu dire au revoir à un ami que je n’ai pas vu depuis longtemps. Et non, vous ne m’avez pas dérangé, Monsieur », expliqua-t-elle face à l’expression dépitée de son interlocuteur.

« Vous auriez raison de me gronder, Madame, une telle impolitesse n’est pas dans mes habitudes. Je ne sais pas pourquoi je suis venu m’installer à côté de vous d’une façon si indiscrète. »

Gêné, Michael s’embrouilla dans ses excuses, quand la vieille femme, en lui prenant les mains, l’arrêta net dans ce qu’il allait encore dire.

« Pas besoin de vous excuser, Monsieur, je vous comprends. Beaucoup de gens s’arrêtent à cet endroit précis de Notre-Dame. La plupart ne savent pas pourquoi. Moi, je le sais, et c’est ce qui vous a attiré, vous aussi. Mais moi, je suis venue exprès pour cela. »

Michael ne comprit pas à quoi elle voulait en venir. Elle avait dû deviner son expression, parce qu’elle continua ses explications :

« Il y a longtemps, Monsieur, très longtemps, j’ai perdu quelqu’un, et pas loin d’ici. Un ami. Un Allemand, comme vous. Je suis montée à Paris pour voir ma fille, et j’en ai profité pour revoir les endroits qui me lient à cette amitié. Et puis, j’ai voulu lui envoyer un petit bonjour du bout de ce monde que je vais bientôt quitter, moi aussi. »

Michael ne comprit toujours pas pourquoi cette femme était là, en face de lui à l’autre bout de la table, à lui raconter une histoire de son passé à elle, qui ne le regardait pas. Mais une telle tendresse se dégageait de ses traits et de ses paroles qu’il finit par tomber sous son charme. Il ne répondit rien mais son regard lui adressa l’invitation de continuer cette histoire entamée. La prière, presque.

« Voyez-vous, Monsieur, cet endroit-là est spécial, chargé de souvenirs de tant d’hommes et de femmes qui y ont apporté leurs souffrances, leurs bonheurs, leur énergie. Et puis, il y a une autre énergie qui se dégage de la terre pour monter vers le ciel. C’est pour cela d’ailleurs qu’on y a bâti l’église. Mais très peu d’hommes s’en souviennent encore. Et encore moins le ressentent. Moi, je le ressens et quand je suis près de cet autel, Monsieur, c’est comme si je pouvais m’envoler. »

Michael, pris d’émotion,  se racla la gorge en se donnant assez de peine pour éviter les bruits désagréables.

« Ah, Madame, je suis désolé d’apprendre la perte de votre ami, désolé… »

Visiblement embarrassé face à cette confidence, Michael ne sut pas comment terminer sa phrase, quand la vieille femme lui lança un regard de ses yeux vifs dans lesquels semblait se concentrer la faible lumière du jour.

« Il n’y a pas de quoi être désolé, Monsieur. J’ai senti la présence de mon ami aujourd’hui, et je sais qu’il a bien reçu mon bonjour. C’est à moi de vous exprimer mes regrets de vous avoir obligé à vous détourner de votre livre pour entendre le récit d’une étrangère qui ne vous concerne pas – et qui peut-être ne vous intéresse même pas. Mais quand je vous ai entendu parler avec vos amis, je me suis rendu compte que vous étiez Allemand, et j’ai voulu entendre parler quelqu’un avec l’accent qu’avait mon ami. Voilà tout, Monsieur, et je vous demande pardon de vous avoir embarrassé. »

Elle se leva et voulut partir, mais Michael ne put tout simplement pas lâcher ses mains, dans les veines desquelles il sentit circuler, malgré son âge avancé, la force et la vigueur de cette personne. Il lui envoya un regard implorant et lui demanda de rester.

« Madame, s’il vous plaît, ne partez pas ! Rasseyez-vous ! »

Cédant à sa demande, elle se rassit. Ses yeux cherchèrent ceux de Michael, les captivant par un flux d’énergie extraordinaire.

« Madame, si cela ne vous dérange pas », fit-il, « j’aimerais entendre votre histoire. »

Un silence s’établit entre eux, ponctué par les pas des garçons qui passaient et le bruit des verres vides qui s’entrechoquaient sur les plateaux.

« Je veux bien, Monsieur. Comme cela, elle ne va pas quitter ce monde avec moi.

La dernière fois que je suis montée à Paris, c’était il y a trente ans… »

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