xiv. à part

L'usine Pathé à Joinville-le-Pont, souvenir en pierre du cinémaAu-dessus de la riv­ière rég­nait un silence pro­fond. Il y avait bien encore des autos qui cir­cu­laient sur l’ancienne Nationale, mais l’air brumeux et sat­uré d’humidité, stag­nant sur le pont, absorbait leur bruit. Nathalie et Ste­fan par­couraient un espace à part, qui, après les avoir attirés, sem­blait vouloir les retenir. Les eaux noirâtres, dont ils sen­taient l’inquiétante présence, coulaient vers des hori­zons effacés par l’obscurité, à une dizaine de mètres au-dessous du macadam qui leur ren­voy­ait le bruit de leurs pas bat­tant la mesure du pro­grès dans la nuit. La som­bre magie de ces ténèbres liqué­fiées ne s’arrêtait pas aux bor­ds de la riv­ière mais envelop­pait les bâti­ments et les rues avoisi­nantes. Ain­si, l’ancienne usine Pathé dont la chem­inée se dres­sait pour­tant fière sur le bord de la route, baig­nait dans cette atmo­sphère. Et après avoir craché les con­tes de fées mécan­isés à tra­vers ses énormes rouleaux qui dévidaient leurs his­toires sur la France entière, il suff­i­sait, pour la faire renter elle-même au pays des mer­veilles, d’un peu de brouil­lard à l’assaut de ses murs. Presque imper­cep­ti­ble, évolu­ant en marge du champ de vision, celui-ci rendait floue la per­cep­tion et œuvrait à adoucir les détails, à amol­lir l’acuité de pierre et de brique, où les regards auraient pu se bless­er.

Au-delà du pont, la route descendait pour rejoin­dre le niveau du ter­rain. Au bout de la chaussée qui péné­trait dans le quarti­er l’enseigne illu­minée de l’hôtel était déjà vis­i­ble. Ils longeaient l’usine retraitée de spec­ta­cles, et Nathalie, qui ado­rait le ciné­ma, en prof­i­ta pour relancer la con­ver­sa­tion que le silence du brouil­lard avait comme absorbée. Si Ste­fan avait bien gardé le sou­venir de quelques films de Pasoli­ni ou de Bergmann, vus dans des salles minus­cules pen­dant ses années estu­di­antines, il n’avait jamais été un ama­teur ent­hou­si­aste du sep­tième art, et il se bor­nait à répon­dre par des mono­syl­labes affir­mat­ifs. Plutôt dans le but de faire par­ler Nathalie, pour con­tin­uer à jouir des sonorités de cette voix fémi­nine et du pétille­ment qu’elle répandait sur sa peau que pour par­ticiper à un échange d’idées. Il réser­vait l’expression de tout ce qu’il avait vrai­ment à lui dire aux bouts de ses doigts qui retraçaient les lignes à peine sen­si­bles de la main de Nathalie, suiv­aient ses pha­langes, entouraient son poignet, et s’y enivraient du jeu des ten­dons. Il la tenait d’une prise ferme, exp­ri­mant son désir de s’imprégner à tout jamais du sou­venir de cette empreinte et de ce touch­er.

Pen­dant que Nathalie par­lait du dernier film qu’elle avait vu avec une copine, Ste­fan se demandait ce qui allait se pass­er une fois qu’ils auraient franchi le seuil de l’hôtel, seuls dans leur cham­bre. Seuls, ils l’avaient déjà été avant même de com­mencer leur voy­age. Seuls au milieu des col­lègues qui char­ri­aient leurs pro­pres douleurs à tra­vers les huit heures de com­mu­nauté for­cée; seuls au sein d’un mariage qu’ils trahis­saient; seuls dans les gares et les trains qui débor­daient pour­tant de gens et d’activités. Seuls, ils l’avaient été sur le quai, au milieu de la foule, ren­fer­més à l’intérieur d’une bulle, dont les parois trans­par­ents les suiv­aient tan­dis qu’ils con­tin­u­aient à voir évoluer le monde alen­tour, à enten­dre ses bruits, et à respir­er ses odeurs que l’air leur appor­tait. Mais ils ne s’en rendaient pas compte. Les gens les esquiv­aient, les lais­sant pass­er quand ils approchaient, main dans la main, avec leur valise, un obsta­cle de plus sur le quai assez étroit. Mais si, physique­ment par­lant, ils étaient tou­jours capa­bles d’apercevoir leur envi­ron­nement, il n’y avait plus rien autour d’eux qui puisse les intéress­er, tout ce qui ne se rap­por­tait pas à eux ayant depuis longtemps cessé d’exister. Sur le quai ain­si que dans les halls et les couloirs de la Gare de Lyon, à la sta­tion du RER, dans la rame et dans la gare de ban­lieue, partout ils retrou­vèrent la même absence, le même non-lieu de tout ce qui n’était pas eux, tan­dis que des ombres han­taient les espaces que, eux, ils n’occupaient pas.

Au cours des pre­mières étapes de leurs voy­ages respec­tifs, ils avaient été entourés de gens, il y avait eu des con­tacts, inévita­bles, qui, sur le niveau le plus inférieur de la per­cep­tion, étaient encore arrivés jusqu’à eux. Leur ren­con­tre avait coupé court à ces échanges-là, et depuis leur arrivée à Joinville, la présence humaine s’étant réduite au pas­sant occa­sion­nel qui, poussé par le froid et la nuit, ne trou­vait aucun intérêt à s’attarder, et aux pas­sages rapi­des de quelques rares voitures sur la route de Paris, la soli­tude était dev­enue une évi­dence. Le cloi­son­nement au niveau men­tal était ren­for­cé, et en même temps s’exprimait, par l’isolation au niveau physique. Curieuse­ment, pour eux, le monde s’était rem­pli. Il n’y avait plus qu’eux, mais eux seuls comp­taient.

xv. chambre d'hôtelAcheter la version numérique de "Les aventures intimes de Nathalie" (version 2014)

One Comment

  1. C’est éprou­vant cette his­toire!
    Tu nous tiens en haleine avec un con­den­sé de détails autour de sit­u­a­tions qui parais­sent anodines.
    J’aime beau­coup tous les sen­ti­ments que tu y mets, Tom. Vite la suite!

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