xl. réveil 

Tout doucement, Nathalie se réveillait. Obnubilée par les vapeurs du sommeil, elle mit un certain temps avant d’être capable de se localiser. La chambre d’hôtel. Le lit. Stefan. La chambre était éclairée par un jour gris que le passage à travers les rideaux teintait de vert. Les événements de la nuit lui revenaient par bribes. Elle se rappelait un coup de foudre qui l’avait terrassée. Elle se rappelait les bruits qu’avait faits Stefan en la léchant et le délire dans lequel ils l’avaient précipitée. Elle était bien au chaud sous la couverture. Elle bâilla et voulut délicieusement s’étirer, mais le mouvement lui rappela douloureusement les efforts qu’elle avait demandés à son corps la nuit passée. Elle sentit des courbatures un peu partout, surtout dans les aines, ses genoux lui firent mal et il y eut comme un léger malaise entre les jambes. On a pourtant pris assez d’huile… La première réflexion consciente de la journée se rattacha aux souvenirs de leurs exploits nocturnes, les prolongea en quelque sorte. Elle frotta ses cuisses pour calmer les muscles. Elle se tourna sur le dos et constata qu’elle devrait y aller très doucement pour se réhabituer aux mouvements un peu brusques. Stefan dormait encore. Nathalie contempla ses cheveux grisaillants, son front aux rides presque effacées par l’effet apaisant du sommeil, son nez et les quelques poils qui dépassaient des narines, l’ombre noire qui renforçait la ligne de la lèvre supérieure. Elle fixa son attention sur ses lèvres qu’elle venait de sentir si intimement. Si elle pouvait y retrouver le goût de ce que Stefan y avait cueilli la nuit précédente ? Elle se surprit à passer sa langue sur ses propres lèvres en attendant de pouvoir vérifier sur celles de son amant. Cette idée la fit sourire.

C’était le dernier jour. Cet après-midi, ils allaient partir vers leurs villes respectives, Montpellier et Cologne. Mille kilomètres à nouveau entre eux. Stefan allait en souffrir. Et elle espérait tellement qu’il saurait profiter des dernières heures qu’ils passeraient ensemble. C’était un être fragile, elle pouvait s’en rendre compte en le regardant dans son sommeil, un homme bercé par des rêves insensés et bourrés d’une tendresse qu’il avait dû refouler pendant trop longtemps, au risque d’en suffoquer. À leur première rencontre, sur le quai de la Gare de Lyon, elle avait senti déferler cette tendresse, et elle eut peur, juste avant de lâcher prise. Frappée par le bonheur innocent qui se peignait si clairement sur les traits de l’homme qui l’attendait, tranquille, au milieu de la foule, elle avait permis aux courants de l’emporter loin, constamment rassurée par les regards qui l’enveloppaient et la mettaient à l’abri des douleurs. Entre eux régnait une confidence comme s’ils se connaissaient depuis toujours.

Les mois précédents avaient été remplis de doutes et d’appréhensions, et Nathalie s’était souvent demandée comment allaient se passer les premiers instants. Elle l’avait imaginé fonçant sur elle pour la serrer comme un sauvage. À la place, elle trouva une tendresse tranquille et calme qui se dégageait de sa façon de se tenir, de marcher, de parler, de la regarder, de lui adresser la parole. Au fur et à mesure des heures passées ensemble, elle découvrait le garçon timide qui osait à peine regarder dans une autre direction de peur de ne plus savoir retrouver cette femme dont il semblait toujours près de croire qu’elle n’était qu’une illusion. Sa tendresse l’enveloppait et s’interposait entre elle et le froid. C’était comme une armure contre la souffrance. Et dire que cet homme, capable de fabriquer une telle armure, n’arrivait pas à en mettre une pour se protéger lui-même. Hier soir, au Coupe Chou, elle avait pu mesurer la profondeur de l’abîme où Stefan risquait de tomber. Il n’y avait pas moyen de savoir s’il pouvait résister à la déchirure de la séparation, et elle ne savait pas du tout comment elle allait réagir à sa souffrance. Elle souhaitait tant qu’il profitât du temps qui leur restait ! Elle voulait le voir partir rempli de bonheur et content d’avoir vu se réaliser une rencontre si peu probable. Mais, quelque part, hors de portée de sa pensée consciente, elle se doutait déjà que cela n’allait pas se passer ainsi.

Le matelas s’agita sous elle quand elle roula tout à fait du côté de Stefan pour le regarder attentivement. Elle puisa jusqu’aux dernières réserves de tendresse tout au fond de son cœur et fit un grand effort pour en charger un long regard dont  elle lança enveloppa son visage. Le courant s’établit entre elle et lui, et il fallait lutter contre les réflexes des paupières qui voudraient se fermer pour abriter l’œil derrière leur couches protectrices. Son effort conscient était sur le point de défaillir quand elle vit papilloter les paupières de Stefan qui allait se réveiller. C’est à ce moment-là seulement qu’elle permit à ses yeux de se fermer, goûtant ce retour voluptueux vers l’obscurité qui l’avait si agréablement bercée à travers tant de nuits. Elle eut peur, en rouvrant ses yeux, de voir la douleur se peindre sur le visage de son ami et, en même temps, elle eut peur de ne pas disposer d’assez d’énergie pour le soutenir. Mais ces appréhensions s’évanouirent quand elle entendit sa voix l’appeler doucement.

« Nathalie ? Tu dors encore ? »

Quand elle ouvrit les yeux, c’était pour voir onduler dans ceux de Stefan les mêmes ténèbres protectrices qu’elle venait de quitter.

« Non, mon cœur, je ne dors pas. Je t’ai regardé.

– C’est pour cela alors que j’ai entendu ta voix. Tu m’as appelé.

– Embrasse-moi, mon amour, vite ! »

Stefan se rapprocha de Nathalie et mit ses bras autour du corps nu et chaud. Quand il la serra contre sa poitrine, ses poils chatouillèrent ses seins. Elle gloussa, et les idées de départ, de séparation et de tristesse s’envolèrent dans ce rire. Elle le regarda, et son air consterné la fit rigoler davantage encore.

« Je t’aime, mon grand nounours ! »

Il ne chercha pas à comprendre les raisons de son hilarité. Sa femme riait, ses yeux brillaient de bonheur, qu’est-ce qu’il aurait voulu savoir de plus ? Cela ne l’empêchait pourtant pas de retourner à des affaires plus terre-à-terre mais néanmoins importantes.

« Nathalie ? Aujourd’hui, je ne vais pas te priver de petit déjeuner, OK ?

– Quelle heure est-il donc ? »

Stefan chercha son portable sur la table de chevet, et fit glisser le clavier coulissant :

« Neuf heures et quart. Pas trop tôt pour toi ?

– Ça va. Tu sais que j’adore fainéanter au lit, surtout en si charmante compagnie, mais il est vrai aussi que j’ai un petit creux.

– Ce qui ne m’étonne pas plus que ça. Cette nuit, on n’a pas chômé »

Au souvenir de leurs activités nocturnes, la voix de Stefan avait acquis un accent lubrique, et Nathalie, malgré les courbatures persistantes, fut sur le bord de céder à l’envie qui la démangeait de se jeter dans ses bras pour y recommencer les folies. Mais il fallait être sage. Elle devait vraiment manger, et ensuite il y avait leurs affaires à ranger, les bagages, le départ. Et comme elle voulait encore se doucher avant de partir, il n’y avait tout simplement pas le temps.

« Ouste, mon amour, va te doucher ! Il faut se grouiller. »

La tendresse du dernier jour

« … ces ultimes instants de peaux partagées … »

Avant de s’exécuter, Stefan la serra très, très fort pour prolonger ces ultimes instants de peaux partagées, les derniers sans doute avant longtemps. Puis, il se leva en faisant balader la couette, ce qui provoqua des cris scandalisés de la part de Nathalie qui n’appréciait pas du tout de se voir ainsi tout d’un coup exposée à l’air frais. Stefan ramassa la serviette sur le seuil de la salle de bain où Nathalie l’avait balancée hier à sa sortie précipitée et monta dans la baignoire. Bientôt, Nathalie entendit le bruissement de l’eau. Elle se leva pour aller chercher la couette et s’en enveloppa pour se mettre à l’abri du froid. N’osant plus se coucher, elle s’assit sur la chaise près de la petite table et feuilleta les revues qu’elle avait achetées juste avant de partir. Il y avait le numéro dédié à Camus qui la tentait. Pendant le voyage, elle l’avait à peine regardée. Ses idées avaient été ailleurs, l’avaient précédée pour voltiger autour des quais de la Gare de Lyon, à la rencontre de cet inconnu familier qui l’y attendait. N’ayant pas assez de temps pour attaquer un long article, elle posa le magazine et laissa ses regards parcourir la chambre. Les souvenirs qu’elle y avait recueillis ne la quitteraient plus. Ils seraient gardés au plus profond de son être où ils contribueraient à la tenir bien chaude sous les vents contraires, et à la rendre forte dans la douleur. Quoi qu’il arrive, Stefan allait être inséparable d’elle. Même après son retour dans son pays lointain. Elle se disait que l’Allemagne, ce n’était pas si loin que ça finalement, qu’un TGV ne mettrait que sept heures pour couvrir les mille kilomètres qui séparent les deux villes, que la même monnaie avait cours là-bas, mais elle ne pouvait se convaincre de voir l’Allemagne autrement qu’un pays fantastique et invraisemblable, à moitié englouti par les brumes du grand Nord et d’où s’échappaient parfois des éclairs terribles dévastant le monde civilisé comme pour rappeler celui-ci à une vigilance éternelle.

Hantée par ces images bizarres, elle ne réussissait toujours pas à les concilier avec toute la tendresse et la culture de celui qui en était sorti à sa rencontre. Une phrase que Stefan lui avait dit un jour s’afficha sur le fond de ces idées lugubres : Mon pays, c’est là où tu te trouves, toi, et elle se rappela sa consternation face à un tel aveu. Personne ne lui avait jamais dit une chose pareille. C’était grand, elle avait apprécié cela tout de suite, et cette phrase lui était restée dans la peau. Sur le coup, elle avait rigolé. Pas pour faire de l’humour à ses frais, mais pour digérer. Et pour montrer une réaction quelconque plutôt que de rester collée au combiné sans pouvoir prononcer une seule parole.

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