xlv. hydrographie

La boucle de la Seine à Paris, vue aérienne
« Com­bi­en de cadavres, le fleuve avait-t-il roulés le long de ses murs … »

Nathalie arrê­ta Ste­fan en le tirant par le bras et s’assit sur le rebord du mur qui longeait le quai du côté de la Seine. Comme Ste­fan s’était placé juste der­rière elle, elle en prof­i­ta pour pos­er sa tête con­tre cette espèce de dossier vivant. Les yeux à moitié fer­més, elle élim­i­na le ciel et les sil­hou­ettes des maisons de son champ de vue pour ne regarder rien que le fleuve, cette énorme masse d’eau en mou­ve­ment qui tra­ver­sait la ville.

Des images de cœur et d’artère tra­ver­sèrent sa tête, mais en y réfléchissant, elle se dit que c’était là des images fauss­es, trop facile­ment évo­quées par une analo­gie mal com­prise. L’eau, après tout, était étrangère à ce corps qu’était la ville, arrivant du dehors, trans­fusée, et c’était elle qui fai­sait bat­tre le pouls de la ville, et qui lui impo­sait son rythme, pas l’inverse. Ne voulant pas accepter la banal­ité de telles images toutes faites, elle pous­sa plus loin ses réflex­ions et se représen­ta ce ravin pro­fond qui s’ouvrait juste à ses pieds, courant à tra­vers Paris d’est en ouest et y for­mant une boucle grandiose dont le point cul­mi­nant se situ­ait près des Champs-Élysées. La force liq­uide se cachait sous une sur­face peu spec­tac­u­laire, plate, tout au plus ridée par des vaguelettes que fai­sait naître un coup de vent ou le pas­sage de quelque car­go d’un gabar­it un peu plus impor­tant. Ces apparences pais­i­bles fai­saient oubli­er que l’énergie que con­te­naient les berges de la Seine suf­fi­rait à réduire à néant le tra­vail mil­lé­naire des habi­tants de ses bor­ds. Nathalie imag­i­na quelque ingénieur titanesque y faire une coupe trans­ver­sale pour pou­voir con­tem­pler dans ses moin­dres détails les élé­ments con­tenus dans un tel mas­sif d’eau, dont la vio­lence, une fois déchaînée, broierait jusqu’à la moin­dre trace de ces atom­es humains, ren­dus assez hardis par un orgueil de microbes pour con­cevoir rien que l’idée d’une résis­tance devant le déchaîne­ment d’un tel enfer humide. Comme si cela ne suff­i­sait pas, il y avait encore la canal­i­sa­tion qui, même désaf­fec­tée, reli­ait tou­jours la ville à la riv­ière, créant de véri­ta­bles fais­ceaux vas­cu­laires sous les pieds des pas­sants. La sauvagerie de ces flots, con­tenue à grand peine par des rem­parts souter­rains, se déchaîn­erait dès qu’un pan de mur croulerait devant les assauts cen­te­naires et sous un tra­vail de sape patient et inin­ter­rompu, et les flots s’engouffreraient dans cette brèche pour anéan­tir tout ce qui oserait se dress­er devant eux.

Fascinée mal­gré elle, Nathalie trem­bla, et fer­ma les yeux pour faire cess­er ce cours par­ti­c­uli­er qu’avait pris ses réflex­ions. Elle sen­tit les bras de Ste­fan qu’il avait croisés devant son ven­tre, et s’abandonna à leur chaleur qu’elle sen­tait à tra­vers les couch­es mul­ti­ples de son blou­son. Ras­surée, elle ouvrit les yeux, et leva la tête pour chercher ceux de Ste­fan. Pour se débar­rass­er d’un résidu de peur qu’avaient lais­sé les images de la ville inondée, elle com­mu­ni­qua ses pen­sées à Ste­fan, et celui-ci, enchevêtré à son tour dans les flots d’images que l’aspect de l’eau fit naître, pen­sa à sa ville natale aux bor­ds du Rhin. Enfant, il avait ressen­ti une peur indi­ci­ble devant le fleuve énorme et ses eaux pro­fondes. Une fois même, pen­dant la vis­ite des ves­tiges d’un aque­duc romain, fos­sile lais­sé en témoignage par une civil­i­sa­tion qui avait som­bré, Ste­fan fut ter­ror­isé par un bruisse­ment qu’il croy­ait enten­dre à chaque pas et qu’il imag­i­nait mon­té du fond du passé pour accom­pa­g­n­er sa descente aux régions inférieures.

Quels secrets se cachaient sous l’eau ? Quelles rumeurs est-ce qu’elle cou­vrait de son inces­sant clapo­tis ? À quels dédales souter­rains est-ce que les ori­fices sub­mergés don­nait accès ? La Seine, n’était-elle pas juste­ment célèbre pour ses noyés ? Com­bi­en de cadavres, le fleuve avait-t-il roulés le long des murs qui lui tenaient com­pag­nie sur son pas­sage à tra­vers la ville ? Com­bi­en de souf­france avaient absorbée ces pier­res, cimen­tées dans leur obscu­rité éter­nelle par la boue que les eaux dépo­saient dans un tra­vail assidu ? La mélan­col­ie envahis­sait Ste­fan, nour­rie par une peur vague, ves­tige d’une enfance tou­jours à fleur de con­science ; par l’appréhension de tout ce qui dépas­sait telle­ment l’être humain et le rame­nait à sa taille minus­cule ; par des mys­tères restés inex­pliqués ; par l’ombre qui pré­fig­u­rait le départ de cet après-midi menaçant d’engloutir les heures qui lui restaient. Il s’enchevêtrait dans ses con­tem­pla­tions, au risque de voir son âme emportée par le fleuve ravis­seur dans le silence d’un pur­ga­toire d’où les cris auraient été élim­inés. La main chaude de Nathalie pal­pi­tait sur la sienne, et le sang bat­tait ses artères, autre fleuve secret nour­ris­sant sa chair d’une vie emprun­tée.

« Viens, les cierges nous atten­dent. »

Ste­fan, tou­jours debout der­rière Nathalie, emporté par ses rêver­ies dans un loin­tain vague, se réveil­la, et ses regards se fer­mèrent sur la flèche de Notre-Dame de Paris qu’il vit point­er au-dessus des bâti­ments de l’autre rive. Au-dessous, tout juste vis­i­ble, s’étendait le toit immense sous lequel s’abritait la lumière vac­il­lante des cierges, mul­ti­tude de petits feux qui bril­laient tout au fond, nour­ris par l’espoir et la douleur. Nathalie se leva, lui ten­dant la main, et ils reprirent leur prom­e­nade le long du quai en direc­tion du pont Notre-Dame. À la rue Saint-Mar­tin ils tournèrent à gauche pour tra­vers­er le grand bras de la Seine qui les séparait de l’île.

Paris, Marché aux Fleurs
« On aurait dit une porte sur le print­emps. »

Ils firent leur entrée par la Rue de la Cité, entre les murs de l’Hôtel-Dieu à gauche et les pavil­lons métalliques du Marché aux Fleurs à droite, et le gazouil­lis des oiseaux qu’on y pro­po­sait à la vente les trans­portait dans un pays enchan­té. En plein hiv­er, l’effet en était tout ce qu’il y a de plus sur­prenant, et on aurait dit qu’une porte sur le print­emps venait de s’ouvrir. Nathalie en fut irré­sistible­ment attirée, et elle dirigea Ste­fan vers l’entrée pour se promen­er le long des éta­lages, les yeux grand ouverts et resplendis­sants de joie enfan­tine à la vue de ces mer­veilles dépaysées. Comme il ne leur restait plus que quelques heures, ils durent, bien à con­trecœur, couper court à cette excur­sion inat­ten­due, mais Nathalie se promit, en quit­tant cet oasis de ver­dure, d’y retourn­er, en atten­dant l’arrivée du print­emps à Mont­pel­li­er et sur la Méditer­ranée. De retour sous le ciel cou­vert d’un hiv­er européen, ils con­tin­uèrent de mon­ter la Rue de la Cité, tou­jours en longeant les murs de l’immense hôpi­tal. Ils passèrent devant l’entrée des urgences.

« C’est drôle, lui dit Nathalie, on dirait qu’un jour aus­si pais­i­ble que celui-ci, il ne pour­rait tout sim­ple­ment pas y avoir d’urgences. C’est presque con­traire à la nature. Tu imag­ines l’effet d’une sirène dans un tel silence ? Tout vol­erait en éclats …

– Je ne sais pas. Il me sem­ble que cette sirène-là n’annoncerait pas seule­ment une urgence, mais bien la fin du monde. C’est ain­si que j’imagine le jour du Dernier Juge­ment. Dieu choisira un tel jour d’absolue tran­quil­lité et de tristesse envahissante pour fon­cer sur les hommes. Et quel effet cela ferait …

– Dis, c’est hor­ri­ble, ce que tu racon­tes. Je ne veux pas penser à la fin du monde. Surtout pas main­tenant que je suis avec toi. Tu sais quoi ? On est au seuil d’une nou­velle vie. Moi, au moins. Je vais divorcer, et je vais vivre avec ma fille, dans un petit apparte­ment, en ville, près du boulot. Ça va me faire tout bizarre de ren­tr­er à la mai­son pour y retrou­ver Nico­las. Je suis déjà si loin de lui. Et depuis que je te con­nais, depuis qu’on s’est ren­con­tré surtout, j’ai beau­coup moins peur. Et puis, une fois que je serai bien instal­lée, je t’appellerai et tu pour­ras venir pass­er les week­ends avec moi. Ça te dirait ?

– Ce serait un rêve. Ce serait telle­ment un rêve que je n’arrive même pas à imag­in­er à quoi cela pour­rait ressem­bler.

– Et bien, on se réveillerait ensem­ble, au même lit, toi à côté de moi, je sen­ti­rais tes poils qui me feraient cha­touille, je glis­serais tout douce­ment vers toi, je me tourn­erais vers toi et je te présen­terais mes lèvres et mes tétons et mon ven­tre nu, et j’attendrais tes caress­es et puis je te bouf­ferais encore, tout cru.

– Encore ? Tu vas me bouf­fer plusieurs fois alors ? Voilà ce que j’appelle de la glou­ton­ner­ie. »

Nathalie lui don­na une claque sur les fess­es, moitié pour le punir de son inso­lence, moitié pour se régaler du con­tact de sa chair. Leurs rires, ampli­fiés par les grands murs des bâti­ments qui les cer­naient, réveil­lèrent un écho dans la rue déserte. Ils se turent, de peur de noy­er le quarti­er dans un rire démesuré.

Devant eux, à l’angle du bâti­ment, un pan­neau RER appor­tait une touche de couleur à la gri­saille des pier­res. La blancheur de Notre-Dame se dres­sait der­rière, et ils se dirent qu’ils allaient bien­tôt se trou­ver aux pieds des célèbres tours. En approchant, Nathalie eut comme une appréhen­sion. Cette idée d’allumer un cierge ensem­ble, elle l’avait lancée sans grande­ment réfléchir. Elle avait voulu taquin­er Ste­fan, parce qu’elle n’avait aucune idée quant à ce qu’il allait lui offrir. Et puis, tout s’était réal­isé. Ils s’étaient ren­con­trés, leurs corps et leurs âmes s’étaient pénétrés, ils avaient fusion­né. La ren­con­tre s’était passée comme elle l’avait imag­inée – seule­ment en mieux. Et main­tenant, ils allaient con­sacr­er tout ça par une sorte de céré­monie, imag­inée par elle dans un instant de délire. Ils allaient s’embrasser sur le parvis de Notre-Dame. Ce serait mythique. Elle ne savait pas dans quel réser­voir de roman­tisme effréné elle avait été chercher tout ça, mais les voilà en train de le réalis­er.

xlvi. au cœur de la citéAcheter la version numérique de "Les aventures intimes de Nathalie" (version 2014)

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