xv. chambre d’hôtel

Le pas­sage à la récep­tion fut rapi­de. Comme Ste­fan s’était déjà présen­té ce matin à l’hôtel, il n’avait plus qu’à deman­der la clé.

« La cham­bre 317, s’il vous plaît.

– Voilà, Mon­sieur, et bonne soirée. »

La récep­tion­niste, dont les cheveux de jais bril­laient sous la lumière des lam­pes halogènes, lui ten­dit la carte-clé. Un sourire imper­cep­ti­ble, niché dans les com­mis­sures de ses lèvres, avait accueil­li l’arrivée du cou­ple dont la femme dev­ina l’appétit à peine con­tenu. La blancheur de ses dents nacrées, luisant au milieu de sa peau noire, atti­ra les regards de Ste­fan qui échouèrent pour­tant sur la sur­face bril­lante et molle de ses lèvres qui venaient de se fer­mer. Ste­fan prit la carte, et la remer­cia, avant de se retourn­er, légère­ment trou­blé, vers Nathalie.

Ils se ser­rèrent dans l’ascenseur étroit qui les ame­nait au troisième étage. « Voilà, tout droit », dit Ste­fan en indi­quant le chemin à tra­vers les couloirs vides. Il déposa la valise à côté de la porte, ouvrit, et lais­sa pass­er Nathalie la pre­mière. Aucune hési­ta­tion de sa part devant le seuil de cette cham­bre qu’elle avait si sou­vent imag­inée une fois prise la déci­sion de par­tir à la ren­con­tre de son amant alle­mand. Elle fran­chit la porte et se mit à inspecter les quelques mètres car­ré qu’ils auraient à leur dis­po­si­tion pen­dant deux nuits et deux jours.

dans la chambre d'hôtel
« … cette cham­bre qu’elle avait tant de fois imag­inée … »

« Mais c’est par­fait. » Elle venait de jeter un coup d’œil dans la salle de bain et en ressor­tit pour regarder par la fenêtre. Elle écar­ta les rideaux, et son regard se heur­ta con­tre le verre de la fenêtre der­rière lequel elle retrou­va la même nuit que celle qui l’avait accom­pa­g­née depuis Mont­pel­li­er. Il y avait bien des lumières, celles der­rière les fenêtres de l’autre côté de la rue, celles des phares des autos, mais elles ne parv­in­rent pas jusqu’à elle. Elle tira le rideau et se tour­na vers Ste­fan : « C’est par­fait, mon cœur. »

Elle prit sa valise, que Ste­fan venait de plac­er devant l’armoire du petit vestibule, l’ouvrit et en sor­tit une petite robe noire. Elle la mit sur un cin­tre et lis­sa l’étoffe. « Je l’ai apportée pour le con­cert, et je ne voudrais pas qu’elle soit abîmée », expli­qua-t-elle à Ste­fan qui la regar­dait s’affairer. « Le reste, on s’en fout ! » Ray­on­nante, elle se retour­na vers Ste­fan en lui lançant des regards qui lui firent instan­ta­né­ment com­pren­dre qu’elle voulait être touchée. Il ser­ra sa taille, mais res­ta muet, trop con­tent d’être là, dans la même pièce que cette femme, son vis­age un grand sourire allumé aux yeux envoû­tants de Nathalie. Ne sen­tant pas le moin­dre besoin de bouger ou de par­ler, il hési­tait de se lancer dans quelque activ­ité que ce fût qui puisse faire cess­er cet état de béat­i­tude. Char­mée de son air de jeune homme peu cer­tain des démarch­es à suiv­re, elle déci­da de pren­dre l’initiative, et le fit entr­er dans la cham­bre où elle sut le plac­er juste à côté du lit. Le vis­age tout près du sien, la bouche à fleur de peau, Nathalie le baig­nait de son haleine. Elle le sen­tit trem­bler, et ils s’embrassèrent. Tou­jours debout, l’un con­tre l’autre, enlacés dans la chaleur mutuelle, leurs corps furent sec­oués par les trem­ble­ments d’un désir incon­trôlable, déclenchés par la prox­im­ité si vive­ment souhaitée pen­dant des mois. Ste­fan, les yeux fer­més, frot­ta douce­ment le bout de son nez con­tre sa joue, puis, attiré par les odeurs qui se dégageaient de la chevelure abon­dante, suiv­it la ligne où nais­saient ses cheveux. S’attardant à l’orée de cette forêt inex­tri­ca­ble, il se lais­sa enivr­er par l’air par­fumé qu’il y recueil­lit, et posa ses lèvres au milieu du front où il lais­sa les traces humides d’un bais­er.

Camille Claudel : La Valse
« … elle trem­bla dans les bras qui la tenaient et pous­sa un soupir, à peine audi­ble. »

Excitée par l’humidité qui inondait sa peau, désireuse de se pré­par­er, Nathalie per­mit à sa langue de sor­tir de son repaire pour faire le tour de sa bouche, humec­tant et faisant briller la chair gon­flée d’un éclat sen­suel. Dans le sil­lage de ce périple, une fente restait ouverte qui inci­tait à pénétr­er, à plonger dans les cav­ités juteuses qui s’étendaient der­rière le récif den­taire, mais Ste­fan, pro­vi­soire­ment, résista à cet appel sans paroles. Descen­dant du front, il décou­vrit l’endroit où les sour­cils assail­laient la racine du nez, pas­sant sa langue sur les poils blot­tis dans le creux d’une légère dépres­sion. Plus bas, il trou­va les joues et le men­ton cou­verts d’un même duvet soyeux, invis­i­ble aux seuls regards, mais dont le secret se révéla aux per­cep­tions aigu­isées de l’épiderme. Prof­i­tant de ces pâturages fraiche­ment con­quis, il ouvrit sa bouche pour y ramass­er l’herbe dont l’arôme tit­il­lait ses nar­ines. Nathalie, en proie à la volup­té qui se propageait jusqu’aux racines des moin­dres poils, sec­ouée par la brûlante moi­teur de la salive qui se répandait sur sa peau, trem­blotant dans les bras qui la tenaient, pous­sa un soupir, à peine audi­ble. Soule­vant sa tête, elle ouvrit un pas­sage jusqu’à la peau blanche et veloutée de son cou et l’amant s’engagea dans ce chemin gra­cieuse­ment offert, badi­geon­nant de traces brûlantes le par­cours entier. Au fur et à mesure qu’il remon­tait de l’autre côté, Nathalie bais­sait la tête. Revenu au point de départ, il décou­vrit la fente ini­tiale encore élargie. La femme exigea donc plus de hardiesse, et Ste­fan, cette fois-ci, céda. Col­lant sa bouche sur la sienne, il entra douce­ment, tout douce­ment, sen­tant les obsta­cles s’écarter sur son pas­sage, dans la cav­ité buc­cale, rem­plie de liq­uides en pleine ébul­li­tion au-dessus desquels pas­sait son haleine en feu. Il s’en rem­plit les poumons, avide­ment, et sen­tit, ébahi, une vague de chaleur courir le long de son gosier, quand un courant d’air plus frais, envoyé par les nar­ines de Nathalie, répan­dit un baume de fraîcheur apaisante sur sa peau.

Une fois franchi le détroit ferme et pulpeux des lèvres, gar­di­ennes nég­li­gentes, l’intrus, con­scient des dan­gers de la sur­face lisse des dents, s’y attar­dait à essay­er le tran­chant des inci­sives et la sur­face iné­gale et pointue des molaires. Une idée de blancheur et de dureté effilée naquit au milieu des caress­es. Tout au fond, une cav­ité pro­fonde invi­tait à pouss­er plus loin, et à descen­dre. Devant l’impossibilité de la son­der, Ste­fan choisit de rester sur place afin de se gaver des arômes qui en mon­taient. Impa­tiente, Nathalie vint à sa ren­con­tre, enlaçant sa langue autour de la sienne pour l’inciter à se pré­cip­iter dans le ter­rain vierge. Ensuite, hési­tant de nou­veau, comme effrayée par son pro­pre courage, elle la repous­sa, se reti­rant pour engager l’amant dans une course pour­suite. Il la sen­tit qui s’agitait, se dérobait, juste hors de portée, sem­blable au feux fol­let qui dansent au bord du champ visuel, à l’orée de quelque bois noc­turne dont les arbres se dressent le long du ruis­seau nour­ri par les eaux som­bres du marais, pour leur­rer le pas­sant curieux et impru­dent vers sa perte.

Tout d’un coup, Nathalie se reti­ra tout à fait, prit un léger recul, et pous­sa Ste­fan en arrière. Stupé­fait, il se retrou­va sur le lit, couché sur le dos, et avant de pou­voir esquiss­er le moin­dre mou­ve­ment, Nathalie se jeta sur lui, le cou­vrant de bais­ers.

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