xxiv. entrée

Le billet "Paris Visite" de la RATP

« Nathalie dut faire la queue au guichet … »

Le ciel gris et une atmosphère chargée d’humidité les accueillirent dans la rue. Ils décidèrent pourtant de faire le trajet jusqu’à la gare à pied. Leurs mains se retrouvèrent, et ils partirent vers le pont de la Marne. Une fois arrivés à la gare, Nathalie dut faire la queue au guichet pour acheter un billet de tourisme avant de pouvoir s’embarquer. Montés sur le quai, ils eurent à peine le temps de consulter le dépliant qu’on leur avait remis avec le billet quand arriva déjà le train. Au bout d’un quart d’heure, ils entrèrent dans les souterrains creusés dans le sol au-dessous de Paris, la rame s’enfonçant dans l’air stagnant dont le parfum particulier et une molle chaleur annonçaient la capitale d’une façon aussi peu équivoque que la vue de la Tour Eiffel. Quelques minutes plus tard, Nathalie et Stefan descendirent au Châtelet, et de là, sortis des couloirs interminables, s’engagèrent dans la Rue de Rivoli afin de gagner l’Hôtel-de-Ville. Ils contournèrent le beau bâtiment aux allures renaissantes et suivirent la Seine jusqu’au palais du Louvre. Au lieu d’en faire le tour, ils prirent un raccourci à travers la cour. La pluie avait cessé, mais le sol était humide et couvert de flaques d’eau un peu partout. Ils avançaient entre les bassins des fontaines que l’hiver avait destitué de leurs fonctions et dont le fond de pierre servait de tain à l’eau de pluie qui s’y était accumulée pendant les heures du matin, transformant l’ensemble en miroir qui renvoyait les reflets grisaillés des nuages et les rares éclats bleutés de pans de ciel découvert dans les yeux des passants. Nathalie et Stefan durent faire des écarts pour éviter les flaques trop larges ou trop profondes. Ils s’amusaient comme des enfants en se promenant entre ces vieux murs avec leur air trop sérieux. Et comme ils en étaient encore au tout premier émerveillement de leur amour, leurs mains aux doigts entrelacés ne se quittaient pas. Cette volonté de ne pas se lâcher rendait leur parcours plus difficile, et plus d’une fois, l’un fit presque tomber l’autre ou l’entraîna dans une flaque juste un peu trop large. Finalement, ils arrivèrent devant la célèbre pyramide, les bords de leurs pantalons mouillés, et un grand rire sur les visages.

Ils entrèrent. Il y avait du monde devant les caisses, mais les files d’attente ne dépassaient cependant pas une dizaine de personnes tout au plus. Pour la plupart c’était des élèves en excursion encadrés par leurs professeurs, des touristes asiatiques, et des gens âgés, des retraités aisés qui profitaient de ce que la démographie les ait placés du bon côté de la ligne de partage. Stefan s’arrêta au milieu de la salle et regarda autour de lui. Il choisit le guichet où la file semblait avancer le plus rapidement, tout en sachant que ces calculs-là finiraient toujours par se révéler faux.

« Alors… où est-ce qu’on va ? Peinture ? Antiquités ? Sculptures ? Qu’est-ce que tu préfères, Nathalie ? »

Stefan adorait prononcer le nom de son amie. Il se créait même des occasions pour le placer, comme s’il voulait lui appliquer des caresses supplémentaires ainsi, en faisant passer une bonne dose de tendresse dans les voyelles qui constituaient principalement ce prénom. Les deux « A », plutôt courts, encadrant l’occlusif tels des gardiens placés de part et d’autre de cet intrus, qui risquait de faire trébucher la langue, et entamant le passage vers le « I » final, qui, réuni au son liquide et vibrant qui le précédait, procurait une sensation agréable à la langue qui avait le plaisir de transformer l’ensemble abstrait de lettres en ondes sonores.

« À toi de décider, je te fais confiance.

– Je pencherais pour la peinture alors, répliqua Stefan.

– Et la peinture ce sera. »

Nathalie libéra sa main des doigts de Stefan et partit à la recherche de dépliants qui leur serviraient de fil d’Ariane dans le dédale des couloirs au fond duquel se cachaient les salles consacrées à la peinture. Elle en trouva assez rapidement une grande quantité sur un énorme comptoir, et s’en revint vers Stefan qui, pendant son absence, s’était considérablement rapproché du guichet. À côté, Stefan remarqua des caisses automatiques. Elles lui rappelaient son observation antérieure comme quoi les Français raffolaient de gadgets électroniques. Déjà pendant son premier séjour prolongé en France, il avait été étonné devant l’usage généralisé des cartes de crédit. Parfois, même, il avait eu du mal à trouver une cabine téléphonique qui acceptât encore des pièces. Il y avait vingt-cinq ans de cela, mais la seule idée de cabines téléphoniques lui fit penser à un âge bien révolu, évoqué dans les manuels d’Histoire par des photographies floues en noir et blanc. Curieusement, personne ne semblait vouloir se servir de ces caisses automatiques. Fait d’autant plus étonnant que le système lui parut fort simple, et il n’y avait pas 30.000 combinaisons possibles pour obtenir des réductions. Quoi qu’il en soit, comme il n’avait toujours pas de carte de crédit, il était exclu de l’accès aux distributeurs en France. C’était même un peu embêtant parce qu’il avait dû emporter un tas de billets pour payer son séjour. Certes, il pouvait aller dans une banque, mais il préférait éviter ça, parce qu’il ne voyait pas trop comment expliquer le retrait en France à sa femme. Après tout, il était censé être à Berlin. Il en parlerait à Nathalie.

Ce fut leur tour. Ils achetèrent deux billets et se dirigèrent vers la suite des salles que Nathalie avait fini par repérer sur le dépliant. Ils optèrent pour la peinture française. Stefan était fasciné par la peinture depuis un certain temps déjà, et Nathalie, qui se promenait à travers le monde les yeux et l’esprit grand ouverts, était douée de la capacité de trouver de l’intérêt à tout. « Absolument tout bien sûr » – Stefan se rappelait cette phrase sur le profil MSN de Nathalie. Il n’avait mis que peu de temps à constater que ce n’était pas de la frime. Elle s’intéressait effectivement à tout. Elle disposait d’un savoir très vaste lui permettant de voir les rapports entre les domaines les plus éloignés et qui échappaient pour la plupart aux gens à l’esprit moins agile.

Portrait de Jean, roi de France (Louvre)

« Qu’est-ce qu’il avait pu voir dans cet homme … »

En suivant les panneaux qui les dirigeaient vers la salle Richelieu, ils arrivèrent au deuxième étage, où commençait le parcours le long des siècles. À l’issue des larges escaliers, en entrant dans la première salle, ils tombèrent nez à nez avec un portrait au premier abord peu remarquable.

« Jehan roi de France, déchiffra Stefan, bon. »

Nathalie se rapprocha de la vitrine comme pour savoir si une plus grande proximité lui permettrait également d’entrer dans une plus grande intimité avec le peintre anonyme du XIVe siècle. Qu’est-ce qu’il avait voulu représenter ? Qu’est-ce qu’il avait pu voir dans cet homme aux cheveux longs, très légèrement bouclés, blonds. On le voyait de profil, et il n’y avait donc qu’un seul œil de visible, d’une couleur verdâtre, à la façon des peintures égyptiennes, ce qui procura à Nathalie l’impression d’entrapercevoir l’ombre d’un gouffre de temps s’ouvrant derrière ce portrait. Le nez était très prononcé, mais cela pouvait être l’effet de la représentation qui le faisait saillir. Au fond, un jeune homme plutôt beau, malgré sa mâchoire un peu forte, au front droit, le regard ouvert et franc. Nathalie eut pourtant du mal à trouver des traces de royauté dans ce sujet. Sauf peut-être dans le choix du fond doré sur lequel se détachait le personnage, héritage de la peinture médiévale qui entourait les personnages de l’Histoire sacrée de matériaux précieux, de préférence de l’or.

« Tu te rends compte ? Sur la plaquette, il fait écrit que c’est le premier portrait depuis l’Antiquité. Et exécuté en France, pas en Italie, hein ?

– C’est vrai, enchaîna Stefan, si on m’avait demandé de nommer le pays, j’aurais spontanément répondu par l’Italie.

– Non mais, on est fort aussi, nous autres !

– Comme si je pouvais concevoir le moindre doute à ce propos, mon amour. Même s’il y de fortes chances que ce fût un artiste originaire de l’autre côté des Alpes et venu s’installer ici pour gagner sa vie au milieu de barbares avides de beauté. »

Stefan eut un air tellement sincère et convaincu que Nathalie faillit éclater de rire. Elle se retint, à grande peine, mais ne put s’empêcher de pousser des gloussements. Elle prit la main de Stefan qu’elle avait lâchée pour se rapprocher du tableau, et l’emmena dans l’une des salles suivantes. Celles-ci étaient dédiées à la peinture religieuse qui n’était pas le point fort de Nathalie. Elle n’y voyait que l’aspect parfois primitif des tableaux, la façon conventionnelle des représentations, surtout dans celles des martyrs, et une certaine crudité aussi. Son regard était trop contaminé par les périodes ultérieures de l’art pictural, quand celui-ci délaissait le ciel pour se consacrer au monde d’ici-bas, à ses joies et à ses souffrances, se concentrant de plus en plus sur l’homme. En plus, Nathalie ne raffolait pas de religion. La première idée que celle-ci suscitait en elle, c’était celle des contraintes qu’elle imposait aux gens, ce qui était en flagrante contradiction avec l’amour de la liberté que Nathalie cultivait.

Stefan aurait préféré consacrer plus de temps à l’un ou l’autre des tableaux, mais Nathalie progressait d’un pas ferme, et le prix de quelques minutes supplémentaires, passées sans elle, lui parut trop élevé. Il comptait passer chaque instant en sa compagnie et ce fut à peine qu’il souffrait qu’elle allât seule aux toilettes. Tant pis donc pour toutes ces belles toiles d’un autre âge qui avaient le malheur d’avoir été créées du mauvais coté de la Renaissance.

Au fur et à mesure de leur progrès à travers les siècles, les sujets religieux devenaient moins nombreux pour être remplacés par un nombre croissant de portraits. Des femmes, grandes, les cheveux rasés pour produire l’impression d’un front très haut, vêtues de riches draps, témoignaient de l’essor de la culture matérielle dans une Europe où une nette amélioration des conditions de la vie, ajoutée à une conception plus terre à terre de l’existence, tendait à rendre l’existence ici-bas aussi agréable que possible – en anticipant même sur les splendeurs de l’au-delà qu’on s’attendait toujours à trouver après la mort. Ces femmes-là, ou plutôt leurs pendants figés en couleur, n’approchaient certes pas des modèles laissés par un Van Eyck ou par un Rogier, maîtres incontestés dont Stefan avait pu voir des œuvres dans les grands musées de Bruxelles et de Flandre, mais il s’en dégageait assez de grâce et de majesté hautaine et souveraine pour exercer une certaine fascination, des centaines d’années après la mort des sujets, dévorés par les vers et les champignons. Cette opposition, l’aspect de tant de beauté tangible, préservée à travers les siècles, et l’idée des corps en décomposition, rappela à Stefan une des grandes hantises du genre humain : la beauté – des corps, des actions – et son déclin. La condition humaine, quoi. D’où la hantise de l’éternel – ou, pour faire moins prétentieux, des grandes étendues temporelles pour le moins – merveilleusement illustrée par l’exegi monumentum aere perennius – la parole plus forte que l’airain. Cela vaut donc aussi pour les couleurs, se dit Stefan, qui se trouvait en face d’êtres humains qui avaient disparu de la terre depuis si longtemps déjà, et qui continuaient pourtant à assujettir ceux qui venaient les contempler à leur magie.

« Elles sont belles, ces femmes, tu ne trouves pas ? »

Parler à son amoureuse des attraits d’autres femmes, c’était toujours un pari osé, même dans un cas pareil. Mais est-ce que des mortes pouvaient faire naître de la jalousie auprès des vivantes ?

« Tu trouves ? »

La réponse un peu courte de Nathalie pouvait au moins le laisser croire.

« Ben oui ! J’adore ces fronts hauts, bombés. C’est comme si on voulait mettre en valeur la beauté suprême de l’intelligence.

– Tu sais ce qu’on dit, que la beauté parfaite est celle qui exprime la beauté de l’esprit à travers celle du corps ?

– C’est ce qu’on dit. Et je trouve que dans le cas de ces femmes-là, c’est réussi. »

Nathalie ne partageait peut-être pas la fascination de Stefan quant à l’idéal de beauté de cette époque-là, mais elle aussi était attirée par l’esprit résolument moderne, tourné vers le monde, qu’exprimaient ces personnages. Et quand, quelques instants plus tard, elle surprit un regard de Stefan qu’il venait de diriger sur elle, plein de lumière et d’amour, elle comprit que c’était en pensant à elle qu’il avait fait ces réflexions.

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