xxix. coupe-chou

Ni Nathalie ni Ste­fan ne ressen­tirent le moin­dre besoin de se racon­ter leurs impres­sions autrement que par un regard ou un ser­re­ment des doigts, le vocab­u­laire pour procéder à une analyse tech­nique d’une heure de musique leur faisant de toute façon défaut. Ils sor­taient d’une com­mu­nion. Leurs âmes, arrachées aux corps, après s’être tor­dues sous les coups de fou­et de l’archet, furent finale­ment propul­sées dans l’espace sur les ondes que le piano et le vio­lon­celle venaient de faire défer­ler sur l’assistance.

Les yeux fer­més, inca­pable de lâch­er prise, Nathalie et Ste­fan se revirent dans la nef que la musique avait fini par aban­don­ner. Le silence allait se bris­er sous l’assaut des applaud­isse­ments qui ne sauraient tarder à éclater, et ils furent prêts à ramass­er des bribes de mélodies pour les emporter, soigneuse­ment ensevelies tout au fond de la con­science. Comme des auto­mates, ils avaient rejoint le rythme don­né par l’auditoire, mais sans en faire véri­ta­ble­ment par­tie, trop occupés à devin­er les effets de la musique sur l’autre et à tiss­er, incon­sciem­ment, des liens entre les mon­des qu’ils ren­fer­maient. Les lumières furent allumées pour accom­pa­g­n­er leur retrait, et ils se retrou­vèrent dehors sans trop savoir com­ment. Ayant quit­té la foule qui gag­nait la rue par la grille de fer du jar­dinet, restés seuls dans l’obscurité à côté de l’église, ils joignirent leurs mains, et y sen­tirent ray­on­ner comme une force tran­quille mais per­sis­tante qui pas­sait facile­ment à tra­vers la peau chaude et moite de leurs doigts.

Un groupe de retar­dataires pas­sa à côté, dont les mur­mures indi­quaient le pro­grès avant de s’effacer dans le noir. Un ter­rain désert et incon­nu s’étendait autour de Nathalie et de Ste­fan, les cer­nant entre des cloi­sons invis­i­bles dans un espace restreint, prop­ice, mal­gré le froid d’une nuit d’hiver, aux sou­venirs et aux rap­proche­ments physiques. Mais, avant de pou­voir céder aux appels de leurs corps, ils furent arrachés à la rêver­ie par la nég­li­gence du concierge qui avait omis de graiss­er les gonds de la grille. Celle-ci pous­sa un grince­ment vio­lent quand le dernier pas­sant la fer­ma après son pas­sage. Tout à fait réveil­lé cette fois-ci, ils franchirent les bornes invis­i­bles de la nuit pour entr­er dans la rue où, tour­nant à droite, ils descendirent vers le boule­vard Saint-Ger­main.

Il y eut comme un accord tacite entre eux de se chercher un restau­rant. Depuis la vis­ite au Lou­vre, Ste­fan était han­té par l’idée de nour­rir Nathalie con­ven­able­ment. Arrivés sur le boule­vard, ils mirent quelques instants à se repér­er.

« Et on fait com­ment main­tenant, deman­da Ste­fan.

– On se promène le long du boule­vard, on va bien y trou­ver quelque chose, tu ne crois pas ?

– Si, si, sans doute ! Tu pens­es à quelque chose en par­ti­c­uli­er ? Chi­nois, arabe, thaï­landais ?

– Je ne sais pas trop. Quant à la cui­sine chi­noise, je dois t’avertir. Je suis gâtée depuis que j’ai mangé au meilleur restau­rant chi­nois de la côte occi­den­tale améri­caine.

– Pas moins que ça, hein ? Racon­te-moi ça !

– C’était avec Nico­las, il y a huit ans. On a fait le tour de l’Ouest, tu sais. Les parcs nationaux, Yel­low­stone, les Rocheuses, la côte du Paci­fique, San Fran­cis­co. Et c’est là qu’on a décou­vert un restau­rant superbe. Tout sim­ple­ment miam.

– Ça va, on va donc éviter les restos chi­nois.

– Tu sais, je suis facile, moi. J’aime bien le McDo et tu peux me nour­rir avec mois de 7 Euros. Mais si tu veux m’emmener dans un bon resto, il ne faut pas lésin­er, tu as intérêt à que ce soit très bon.

– Alors, je parie qu’avec moi, ce sera plus sou­vent McDo qu’autre chose. »

Ste­fan prit la main de la femme et la por­ta à sa bouche pour y pos­er un bais­er très ten­dre, plutôt un effleure­ment de ses lèvres.

Ils se promenèrent le long du boule­vard tout en exam­i­nant les nom­breux restau­rants à gauche et à droite de la chaussée. Tech­nique­ment, ils étaient tous les deux des touristes, et leur pro­gramme ressem­blait à celui d’autres touristes. Mais ils étaient venus à Paris pour y décou­vrir autre chose que des mon­u­ments. Leur des­ti­na­tion à eux, c’était l’autre, et sa présence seule les avait attirés. Ils ne dis­po­saient donc pas des atouts du touriste typ­ique, et il n’y avait ni guide ni plan de ville qui pussent les aider dans leur recherche d’un restau­rant con­ven­able. Ils durent donc faire con­fi­ance à leurs yeux ain­si qu’à leur intu­ition. Après un petit quart d’heure passé à flân­er plutôt qu’à active­ment chercher, Ste­fan indi­qua une ruelle qui mon­tait sur leur gauche.

« Regarde un peu là-haut. Je voudrais bien aller voir de plus près, ça a l’air intéres­sant. »

De l’autre côté du boule­vard, ils se mirent à grimper la mon­tagne Sainte-Geneviève à nou­veau, par la rue Saint-Jean de Beau­vais cette fois-ci, rue étroite et peu illu­minée, par­al­lèle à la rue des Carmes par laque­lle ils étaient descen­dus quelques min­utes aupar­a­vant. Ste­fan avait un but bien pré­cis, et, guidés par une lampe qui bril­lait juste à côté d’une rangée de fenêtres illu­minées, ils se retrou­vèrent bien­tôt devant l’enseigne du « Coupe-Chou », étab­lisse­ment qui occu­pait le rez-de-chaussée d’un bâti­ment de qua­tre étages, situé au débouché de la rue de Lan­neau dans l’Impasse Char­tière, pro­longe­ment de la rue Saint-Jean de Beau­vais par laque­lle Nathalie et Ste­fan venaient d’arriver. Comme l’Impasse obli­quait vers la gauche juste der­rière le Coupe-Chou, l’immeuble avançait dans la rue, tel une proue de navire ou un avant-bec qui, le cas échéant, fendrait des flots humains aus­si. Le mur du rez-de-chaussée était cou­vert de lierre. Au bon milieu d’une ville hiver­nale et grise, d’où la plu­part des couleurs s’étaient retirées depuis des mois déjà, ce ves­tige de vie atti­rait sin­gulière­ment les deux amoureux. Les branch­es ressem­blaient à des guir­lan­des attachés au-dessus des fenêtres, ce qui con­férait une ambiance de fête à l’immeuble qui, à pre­mière vue, n’avait rien de par­ti­c­uli­er. À gauche de la porte d’entrée, en bois et vit­rée à petits car­reaux, se trou­vait le menu que Nathalie et Ste­fan se mirent à étudi­er.

La lumière qui fil­trait de l’intérieur était légère­ment col­orée par le pas­sage à tra­vers les vit­res, ce qui con­tribuait à ren­dre floues les ombres qu’ils virent bouger dans la salle . L’heure n’était pas encore très avancée, et il n’y avait qu’un petit nom­bre de clients autour des tables. Ste­fan se deman­da pour­tant s’il y aurait moyen d’obtenir une table sans avoir réservé.

« Ça a l’air bon, non ?

– Oui, répon­dit Nathalie, moi, je prendrais volon­tiers le pois­son. Tu as vu ? Carpac­cio de saumon. J’adore ça !

– On y va alors ! »

Ste­fan ouvrit la porte et entra. Il se mit de côté pour laiss­er pass­er Nathalie, tout en regar­dant autour de lui à la recherche du garçon. Une fois dans le vestibule, une chaleur extrême­ment agréable les envelop­pa et ils sen­tirent très dis­tincte­ment qu’ils n’auraient aucune envie de ren­tr­er dans le froid avant d’avoir copieuse­ment mangé. Ste­fan avait de vagues idées quant aux restau­rants de Paris où il fal­lait réserv­er des mois à l’avance pour avoir une chance d’avoir des places. Et effec­tive­ment, après que le garçon, arrivant du fond de l’établissement, leur eut adressé le bon­soir, la pre­mière ques­tion que Ste­fan s’entendit adress­er fut : « Avez-vous réservé, Mon­sieur ? » Ste­fan se trou­va dans l’obligation de répon­dre par la néga­tive et il se vit déjà expul­sé, lui et Nathalie, dans l’air glacial de la rue hiver­nale, séjour dont la chaleur présente rendait le sou­venir de plus en plus affreux. Ce qu’il regret­terait d’autant plus qu’il avait eu le temps de don­ner un coup d’œil rapi­de sur l’intérieur. En entrant, on se retrou­vait dans un couloir minus­cule, don­nant à gauche sur le bar et à droite sur une pre­mière salle. Le bois et la pierre y étaient omniprésents. L’éclairage très réduit plongeait l’ensemble dans une semi-obscu­rité. La qual­ité soyeuse de la lumière, dont les sur­faces rugueuses de la pierre absorbaient une bonne par­tie de sa clarté trop crue, et dont le bois adoucis­sait ce qui en restait de ses tons veloutés, en rajoutait encore à l’ambiance accueil­lante. On y dev­inait plus qu’on ne les voy­ait une bonne dizaine de tables. Une par­tie seule­ment en était occupée, ce qui fit renaître l’espoir de Ste­fan de voir sa naïveté de touriste récom­pen­sée et d’être finale­ment admis, même à l’improviste. Les vis­ages des per­son­nes attablées sem­blaient flot­ter au-dessus des tables, îlots volants, illu­minés par les reflets de la lumière des bou­gies qu’ils tein­taient de couleurs humaines au pas­sage. La chaleur et l’éclairage réduit con­cour­aient à créer une ambiance intime et con­viviale en même temps qui séduisit Ste­fan au pre­mier coup d’œil.

Le garçon, après s’être affairé pen­dant quelques instants der­rière le bar, revint vers eux pour les inviter à entr­er dans la salle. Il les accom­pa­gna à leur table, les aida à se débar­rass­er de leurs man­teaux et les lais­sa s’installer à leur aise. Une fois assis, Nathalie et Ste­fan se lais­sèrent cap­tiv­er par l’ambiance. Les chais­es avaient l’air frêles, mais on y était solide­ment assis sur des sièges que le rem­bour­rage rendait très con­fort­able. La table était petite, et, en se par­lant, ils avaient l’impression de presque se touch­er par les bouts des nez. Cet espace restreint, au-delà duquel l’obscurité voilait la présence d’autres hommes et de femmes, les reje­tait sur eux-mêmes, ce qui les arrangeait par­faite­ment. Leurs mains s’étaient encore cher­chées et les doigts, enlacés les uns aux autres, bougeaient sans cesse, pris dans les courants de ten­dresse qui les baig­naient. Leurs têtes étaient si rap­prochées qu’on pou­vait se deman­der si c’étaient encore les molécules de l’air qui trans­met­taient la voix ou si les vibra­tions pas­saient directe­ment à tra­vers les fibres de la chair et des os.

L’intérieur du Coupe-Chou fai­sait penser à un mélange d’entrepôt d’antiquaire, de marché aux puces et d’objets encom­brants comme on en trou­vait dans les caves des grand-par­ents. Nathalie, qui avait le dos tourné vers la porte et regar­dait donc le fond de la salle, décou­vrit la pre­mière la chem­inée. Cette décou­verte la comblait ! Elle ado­rait pass­er les longues heures d’une soirée d’hiver éten­due sur le tapis dans la lumière vac­il­lante des flammes, à con­tem­pler le feu con­sumer douce­ment le bois, à feuil­leter un livre, à glan­er quelques images d’un poème favori, à rêvass­er. C’était sans doute la chose qui lui man­querait le plus, une fois la mai­son ven­due. Elle l’habitait encore avec son mari, mais elle avait déjà alerté une agence immo­bil­ière et elle attendait de leurs nou­velles sous peu.

Un feu de bois au Coupe-Chou
« Une lumi­nosité rougeâtre rem­plis­sait le fond de la salle »

Une lumi­nosité rougeâtre dan­sait sur les murs du fond et les réver­béra­tions con­féraient un air de con­fort et de langueur à l’espace entier. Ste­fan com­prit main­tenant quelle était l’origine de cette qual­ité par­ti­c­ulière de la chaleur dont il s’était aperçu en entrant. Un feu vif brûlait sur l’âtre flan­qué de deux colon­nettes, pro­tégé par une grille en fer de fonte au-dessous d’un cham­bran­le armorié qui ser­vait de sup­port à la chem­inée. Ses parois reflé­taient le jeu des langues de feu qui sor­taient des bûch­es, et la solid­ité des matéri­aux sem­blait tour à tour anéantie et rétablie au gré de leurs mou­ve­ments flu­ides. Leurs vac­il­la­tions firent avancer et reculer les ombres qui, réfugiées dans les nom­breux recoins de la vieille salle, y attendaient leur heure. De fréquents crépite­ments ajoutaient leurs accents au fond sonore con­sti­tué de brins de con­ver­sa­tions, de voix de clients qui pas­saient leurs com­man­des, de pas fur­tifs des garçons et du bruit des ver­res qui trin­quaient.

« Tu aimes l’endroit ?

– Oui, beau­coup, répon­dit Nathalie, et il y a quelque chose qui se dégage de ces pier­res, comme des ves­tiges de sou­venirs dont elles par­fument l’air. Tu ne le sens pas ?

– Je ne sais pas si je sens la même chose que toi, mais l’endroit me donne effec­tive­ment l’impression d’avoir vu pass­er beau­coup de choses.

– C’est mar­rant, le dehors ne ressem­ble à rien du tout. Une façade bête­ment parisienne…Mais on est au cœur même du vieux Paris, c’est donc for­cé­ment un endroit plein d’histoires. Rien qu’à imag­in­er les gens qui ont dû pass­er par ici… »

Nathalie se rap­procha du mur et posa sa main sur la pierre. Elle sen­tit ses rugosités s’imprimer sur sa peau, telles des amorces de ten­tac­ules qui voudraient plonger dans ce récep­ta­cle vivant qui s’offrait comme sup­port de leurs mémoires. Nathalie aimait l’Histoire – comme elle aimait tout – mais ce qui l’intéressait, ce n’étaient pas les faits tels quels, mais bien ce qu’ils con­te­naient d’humain, ce qu’ils pou­vaient révéler sur les hommes et les femmes vivants, et leurs pas­sages à tra­vers les siè­cles. Elle était à la recherche des traces humaines pour se met­tre en com­mu­ni­ca­tion avec cette chaîne con­tin­ue des généra­tions.

Leur dia­logue et leurs réflex­ions furent inter­rom­pus par l’arrivée du garçon qui leur présen­ta le menu. Nathalie, dont le choix avait été arrêté même avant d’entrer, le posa à côté de son assi­ette et regar­da Ste­fan étudi­er le sien.

« Tu manges le pois­son cru, toi, deman­da Nathalie.

– Je n’ai jamais essayé, mais j’aimerais bien. De toute façon, j’adore le saumon. Je crois que je vais pren­dre le carpac­cio comme entrée et ensuite le pavé.

– Tu sais, il y a des gens que cela dégoûte, le pois­son cru.

– Si tu le dis, répli­qua Ste­fan en souri­ant, mais je ne vais pas aug­menter leur nom­bre. »

Ils passèrent leur com­mande au garçon qui, avant de de retir­er, deman­da ce qu’il pou­vait leur apporter comme bois­son.

« Du vin blanc pour accom­pa­g­n­er le pois­son, ça te dit ? »

Nathalie n’y trou­va rien à redire, et le garçon, la com­mande com­plétée par le choix du vin, se reti­ra pour les ren­dre à leur intim­ité. Les mains, qui s’étaient timide­ment retirées pour feuil­leter le menu, en prof­itèrent pour se rap­procher, tan­dis que la lumière de la bougie fai­sait briller leurs yeux, telles des brais­es au fond d’un abîme.

Tout d’un coup, Nathalie se leva :

« Je reviens tout de suite. »

Elle se pen­cha légère­ment, posa un bisou sur la joue de son amant, et par­tit en direc­tion des toi­lettes. Ste­fan, la tête posée sur les doigts de ses mains croisées, la suiv­it du regard. Il la vit descen­dre l’escalier, à côté du comp­toir, et imag­i­na enten­dre les march­es cra­quer sous son poids. À mesure qu’il la vit dis­paraître, des images mon­taient dans sa tête qui le rame­naient en arrière. Il se revit en Bre­tagne.

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