xxvi. la soirée se prépare

La boutique du Louvre
« … un tour dans la librairie très bien gar­nie … »

Leur repas ter­miné, ils décidèrent de ren­tr­er à l’hôtel. Le con­cert qu’ils avaient prévu pour ce soir com­mencerait à 18 heures, et comme il fal­lait encore se chang­er, ils n’avaient pas intérêt à traîn­er. Avant de sor­tir du Lou­vre, ils ne purent pour­tant résis­ter à la ten­ta­tion d’un tour dans la librairie très bien gar­nie. Ste­fan, suiv­ant Nathalie de près, eut le plaisir de l’entendre faire des remar­ques à pro­pos des livres qui lui tombaient sous les doigts. Il ado­rait la combler de petits cadeaux, et comp­tait prof­iter de cette occa­sion pour faire le plein d’idées.

La tête rem­plie de toutes les images qu’ils rem­por­taient de la journée, les bouch­es occupées à détailler leurs impres­sions, les lèvres appliquées à se retrou­ver au milieu d’une phrase, le temps du tra­jet des bor­ds de la Seine à ceux de la Marne pas­sa pra­tique­ment inaperçu.

Ren­trés à l’hôtel, Ste­fan pas­sa dans la salle de bain pour se ras­er, pen­dant que Nathalie, inca­pable de garder enfer­mées toutes ces nou­velles images fraîche­ment recueil­lies dans les rues de Paris et les couloirs du Lou­vre, appela sa meilleure amie pour réduire un petit peu la pres­sion qui menaçait de la faire éclater. Elle avait d’abord essayé d’avoir sa fille pour s’assurer que celle-ci allait bien, loin de sa maman, mais la ligne avait été occupée à plusieurs repris­es. À tra­vers la porte entrou­verte de la salle de bain, Ste­fan suiv­ait les into­na­tions d’une voix qui char­ri­ait les émo­tions d’une femme amoureuse et où le rire frôlait les larmes de très près.

Ste­fan s’examina dans le miroir. La par­tie inférieure du vis­age cou­verte de mousse à ras­er, il essayait de se voir avec les yeux de Nathalie. Il devait ressem­bler à une espèce de clown. Mais quand, ce matin, Nathalie lui avait demandé pourquoi il ne piquait pas, il s’était promis de déploy­er une atten­tion redou­blée à cette action d’habitude ressen­tie comme une corvée. Il ne se rap­pelait pas avoir jamais trou­vé autant de plaisir à se faire beau pour quelqu’un. Pen­dant des mois, sa grande affaire avait été de choisir les vête­ments qu’il allait emporter à Paris. Quand il avait racon­té cela à Nathalie, elle l’avait même légère­ment taquiné, en lui faisant com­pren­dre que c’était là une affaire de filles. Cela ne l’avait pour­tant pas dérangé. Il avait déjà com­pris qu’elle fai­sait naître un tas de choses en lui, choses jamais ressen­ties aupar­a­vant ou oubliées depuis bien longtemps. Peu importe. Il appré­ci­ait ces change­ments, et était avide­ment à l’écoute de ce qu’ils lui imposeraient.

Le rasage ter­miné, Ste­fan sor­tit de la salle de bain pour trou­ver Nathalie tou­jours couchée sur le lit, en train de par­ler avec sa fille qu’elle avait finale­ment réus­si à join­dre. Les regards de Ste­fan glis­sèrent le long du corps svelte allongé sur le lit, impec­ca­ble après le pas­sage de la femme de cham­bre, sauf aux endroits où Nathalie venait de froiss­er les draps. S’arrachant à la con­tem­pla­tion de la beauté fémi­nine, il se reti­ra dans le vestibule pour y chercher son cos­tume.

La voir par­ler avec sa fille, cela lui rap­pela une de ces nom­breuses soirées passées à dis­cuter pen­dant des heures avec Nathalie, rivé à l’écran de son ordi­na­teur portable. À peine con­nec­té, vers l’heure à laque­lle il était plus ou moins assuré de trou­ver Nathalie en ligne, ils s’étaient tout de suite retrou­vés, prêts à s’embarquer dans un de leurs dia­logues inter­minables, quand Nathalie dut s’absenter pour aller couch­er la petite. Pour mieux faire pass­er le temps qu’elle met­trait à revenir, Ste­fan lança son nav­i­ga­teur pour con­sul­ter son cour­ri­er et pour se promen­er sur les blogs qu’il suiv­ait en ce moment. Ayant pris l’habitude de revenir régulière­ment sur la fenêtre de la mes­sagerie pour véri­fi­er s’il avait man­qué quelque chose, il jetait un coup d’œil, entre la lec­ture de deux para­graphes, quand il vit la barre d’état affich­er un autre statut : ‘Nathalie est en train de taper un mes­sage’. Tiens, elle l’a déjà couchée ? C’était rapi­de aujourd’hui. Puis, il se ren­dit compte qu’elle met­tait un temps énorme à com­pos­er ce mes­sage. Et comme, d’habitude, Nathalie tapait très vite, il se demandait s’il n’y avait pas un prob­lème avec la con­nex­ion ou si le logi­ciel plan­tait encore, ce qui arrivait assez fréquem­ment. Le mes­sage finit pour­tant par s’afficher sur son écran, mais, con­traire­ment à ce qu’il avait atten­du, ne con­te­nait qu’une seule phrase :

« Bon­soir, c’est Camille, ça va ? »

Était-ce vrai­ment sa fille à l’autre bout de la ligne ? Sans doute, à moins que Nathalie se soit per­mise une blague. Mais comme il n’en vit pas l’intérêt, il déci­da de ne pas pren­dre de risque et de répon­dre très sérieuse­ment.

« Bon­soir Camille. Ça va bien, mer­ci. Est-ce que ta mère sait que tu es en train de dis­cuter avec moi ?

– Elle est der­rière moi.

– Et bien. Je suis enchan­té de faire ta con­nais­sance. »

Ste­fan fut lit­térale­ment boulever­sé. Par­ler à l’enfant de Nathalie, c’était pénétr­er aus­si loin dans son intim­ité qu’il était humaine­ment pos­si­ble. Il ne savait trop quoi lui dire. Il impro­vis­erait. Pen­dant qu’il en était encore à ces réflex­ions, la vibra­tion de son portable annonça l’arrivée d’un tex­to. Il y trou­va un MMS avec une pho­to de la petite, instal­lée devant l’ordinateur de sa mère, en train de com­pos­er un mes­sage. Il imag­i­na la scène. La petite, sans doute tout excitée d’avoir accès au grand monde, la mère pliée de rire devant la fas­ci­na­tion de sa fille, et en même temps char­mée de la voir entr­er en con­tact avec l’homme qu’elle ren­con­tr­erait dans quelques semaines.

« Tu as passé une belle journée, Camille ?

– Oui, et après une pause assez longue, j’aime bien quand Maman rigole.

– Oh oui, moi aus­si, j’aime ça. »

Puis, la maman en ques­tion s’y mêla.

« Coucou, c’est moi. Je vais finale­ment couch­er la petite curieuse. Je reviens !

OK, je t’attends, mon amour ! »

Ste­fan réca­pit­u­la ce qui lui était arrivé. Il com­prit que ces quelques phras­es lui avaient fait franchir une bar­rière qu’il n’avait même pas vu se dress­er sur son chemin. Étant père lui-même, il savait quel degré de con­fi­ance il fal­lait avant de per­me­t­tre aux gens d’entrer en con­tacts avec leurs enfants. Il eut hâte de retrou­ver Nathalie, et il se coucha très tard, cette nuit.

Après avoir mis son cos­tume, il ne lui restait plus qu’à choisir la cra­vate. Il en avait apporté deux, juste­ment pour per­me­t­tre à Nathalie d’avoir son mot à dire quant à la tenue de son amant. Il les prit donc toutes les deux, et se pos­ta devant le lit, présen­tant les cra­vates à Nathalie, tou­jours couchée, et la regar­dant d’un air inquisi­teur. Celle-ci venait de rac­crocher et eut donc tout le loisir de con­tem­pler Ste­fan en cos­tume : Une chemise blanche, un pan­talon bleu tirant sur le gris, une veste de même couleur. Le bas de son vis­age, cou­vert d’une mince couche de lotion après-rasage, bril­lait légère­ment, faisant ressor­tir de minus­cules tach­es rouges aux endroits où le pas­sage trop rapi­de des lames avait irrité la peau ou égratigné quelque irrégu­lar­ité. Il était tout beau avec ses cheveux gris qui lui don­naient un air sérieux, ses yeux très som­bres dans lesquels se reflé­tait la lumière de la lampe à côté du lit, et ses lèvres char­nues dont Nathalie suiv­ait les con­tours amoureuse­ment. Elle avait gardé un trop bon sou­venir de ces lèvres. Elle les sen­tait sur les siennes, les imag­i­nait par­courir son corps, caress­er ses aréoles, sucer ses bouts de seins, s’introduire dans la cav­ité de son nom­bril, s’aventurer plus bas encore – Stop ! Si elle voulait assis­ter au spec­ta­cle, il fal­lait s’arrêter là, sinon, ce serait foutu. Et elle y tenait, à son con­cert. D’abord, parce que c’était son cadeau de Noël, ensuite parce que c’était Ste­fan qui le lui avait offert et qui l’accompagnerait, et surtout parce que ce serait un sou­venir sup­plé­men­taire qui les rap­procherait davan­tage en ajoutant à leur rela­tion le ciment de choses vus ensem­ble, d’endroits par­cou­rus à deux et d’expériences com­munes. Nathalie était en train se se faire une pro­vi­sion de sou­venirs pour s’en servir plus tard, quand lui serait par­ti et quand elle devrait se réchauf­fer toute seule.

La soirée se prépare
« Nathalie lais­sa finale­ment tomber son dévolu sur la cra­vate rouge. »

Nathalie réso­lut finale­ment la ques­tion de la cra­vate en jetant son dévolu sur le spéci­men rouge. Pen­dant que Ste­fan pas­sait devant le miroir pour se la nouer, elle se leva et alla chercher sa robe noire dans le vestibule. Elle enl­e­va vite fait son pull et son jean, mit des bas noirs, enfi­la un t-shirt de même couleur et pas­sa la robe dessus. Tout le procédé avait con­sumé à peine une minute et quand Ste­fan vint la voir pour lui deman­der de véri­fi­er son nœud, elle s’était à nou­veau allongée sur le lit où elle for­mait un beau con­traste avec la blancheur de la cou­ette et des draps. Ste­fan s’approcha jusqu’au pied du lit pour la con­tem­pler de plus près. Se pen­chant en avant, il soule­va les jambes de Nathalie, et posa ses pieds con­tre sa poitrine. Il remar­qua que les ongles étaient peints en rouge clair – ce qui déton­nait un peu à côté de sa cra­vate.

Ste­fan leva un peu la tête pour regarder Nathalie couchée. Elle se tenait toute tran­quille, les yeux fer­més. Cares­sant ses pieds, il pas­sa sur les veines et les os qui se dessi­naient sous la peau. Pen­dant quelques instants, il aurait voulu som­br­er dans la volup­té qui émanait d’elle et qu’il recueil­lit dans le creux de ses mains. Il déplaça son poids très légère­ment en avant, tes­tant la résis­tance que Nathalie lui opposerait. Ses jambes plièrent, juste un tout petit peu, avant de le repouss­er. Il se lais­sait bal­ancer par le berce­ment ryth­mique de ses jambes dont le va-et-vient mesuré l’étourdissait. C’était de la ten­dresse dev­enue mou­ve­ment. Il sen­tit le désir remuer au fond de son ven­tre, et il s’accrocha à une dernière pen­sée con­sciente et lucide : « Je pour­rais écarter ses jambes main­tenant ». Elle réson­nait dans sa tête, vide de toute idée sauf celle de la femme éten­due devant lui, quand tout d’un coup il enten­dit par­ler sa pro­pre voix :

« Dis, Nath, tu ne trou­ves pas qu’on tarde un peu ?

– Sii­ii, on est par trop fainéant. Mais ce n’est pas de ma faute si tu me mets telle­ment à l’aise. »

Un grand sourire accom­pa­gna cette phrase qui était cen­sée taquin­er. Mais il s’y était glis­sé un peu de ce bien-être dont Nathalie se sen­tit entourée et qu’elle aurait aimé faire dur­er. Ste­fan, très sen­si­ble à la volup­té dont s’était teinte la voix de son amie, réus­sit pour­tant, en pen­sant au con­cert avec elle, à rassem­bler assez de forces pour y résis­ter, et posa ses jambes douce­ment sur le lit.

« Viens, ma belle ! »

Lui ten­dant la main, Ste­fan l’aida à se relever. Ils mirent leurs chaus­sures, enfilèrent leurs man­teaux et, sans plus tarder, par­tirent.

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