XXVII. Mais où est donc Saint-Ephrem ?

L’hôtel, au moins en théorie, dis­po­sait d’un réseau wi-fi gra­tu­it. Et l’omniprésence de la toile étant dev­enue une évi­dence, au même titre que la disponi­bil­ité du courant ou de l’eau du robi­net, Ste­fan ne se séparait plus que très rarement de son ordi­na­teur portable, ayant pris l’habitude de s’en servir non seule­ment pour lire ses mails, poster sur Face­book ou suiv­re des blogs, mais aus­si pour résoudre des ques­tions d’ordre tout pra­tique. Comme, par exem­ple, localis­er une adresse. Le plan de ville qu’il avait trou­vé, avant de par­tir, en fouil­lant dans le fond de ses tiroirs, datait de la fin des années 80 et ne servi­rait plus à grand chose en dehors d’un cer­tain intérêt his­torique. Mais, habitué à la disponi­bil­ité instan­ta­née d’un logi­ciel de nav­i­ga­tion ou de Google Maps, il n’avait pas vrai­ment pen­sé qu’il pour­rait se trou­ver dans l’obligation d’avoir recours aux bons vieux procédés ana­logues. C’est pour cela qu’il n’avait pas envis­agé de rem­plac­er par un plan de ville plus récent l’antique exem­plaire qui se trou­vait en sa pos­ses­sion depuis plus de vingt ans, con­servé par nos­tal­gie ou par fainéan­tise, et enseveli sous une énorme couche de paperasse. Il débar­qua donc à Paris muni de son seul net­book et de sa capac­ité de déchiffr­er les plans du métro. Cette dernière avait large­ment suf­fi pour iden­ti­fi­er la ligne qui le con­dui­sait de la Gare du Nord à Joinville et pour se ren­dre au Musée d’Orsay, mais quant à trou­ver une minus­cule église dans une ville comme Paris, c’était une autre affaire.

Avant son départ, Ste­fan s’était amusé, pen­dant de longues heures, à se promen­er, grâce à StreetView, dans les rues de Paris pour goûter à l’avance au plaisir de les par­courir plus tard, « pour de vrai », en com­pag­nie de Nathalie. Virtuelle­ment, il avait déjà grim­pé jusqu’à la petite église Saint-Ephrem, située près de la Sor­bonne et du Pan­théon, dans la rue des Carmes, ruelle par­tant du boule­vard Saint-Ger­main pour mon­ter le long du flanc de l’ancienne mon­tagne Sainte-Geneviève. Mais comme sa dernière excur­sion datait d’il y a quelques semaines, ses notions à pro­pos de la local­i­sa­tion de l’endroit étaient des plus vagues. Nor­male­ment, muni de son ordi­na­teur, pas de prob­lème – s’il arrivait seule­ment à se con­necter sur le réseau. Embar­rassé, il réso­lut de deman­der des ren­seigne­ments à la récep­tion, dans l’espoir secret que l’hôtel tiendrait des plans à la dis­po­si­tion de ses clients. Arrivé au rez-de-chaussée, il dut pour­tant con­stater que la récep­tion­niste cachait der­rière un sourire des plus char­mants une igno­rance totale de ce qu’il désir­ait savoir.

La gare RER de Joinville-le-Pont
« Ste­fan conçut tout douce­ment des doutes quant aux moyens d’arriver encore à l’heure. »

Ils par­tirent donc bre­douille avec l’intention de deman­der leur route en chemin. Avec tout ça, l’heure était bien avancée et il fal­lait se press­er.

La bru­ine, qui n’avait pas arrêté de tomber pen­dant tout l’après-midi, n’incitait pas non plus à traîn­er en route, et ils mirent moins de dix min­utes pour cou­vrir les quelques 1.500 mètres séparant l’hôtel de la gare. Mais tant de hâte ne leur servit finale­ment qu’à voir par­tir le train au moment de débouch­er de l’escalier. Le suiv­ant arriverait dans dix min­utes et Ste­fan, tout en essuyant les ver­res de ses lunettes, conçut tout douce­ment des doutes quant aux moyens d’arriver encore à l’heure. Il se fit des reproches parce qu’il n’avait pas assez insisté pour par­tir – et parce qu’il avait pris trop de plaisir à mass­er les pieds de Nathalie. Il est vrai qu’elle avait adoré ça, mais il ne voulait pas que ce fût au prix de rater leur con­cert. Elle avait eu l’air si heureuse quand il lui avait révélé la sur­prise. Lui aus­si, il gar­dait un sou­venir très agréable de ce dia­logue par tex­to dont sa détresse lui rap­pela les antécé­dents :

Vers la mi-décem­bre, ayant passé une bonne heure à choisir une carte de vœux jugée assez belle pour être envoyée à Nathalie, Ste­fan se ren­dit au bureau de poste. Après avoir cou­vert les pages vierges de sa meilleure écri­t­ure, il y enfer­ma le bil­let d’entrée, mit le tout dans une enveloppe, y coucha l’adresse de Nathalie, et se présen­ta au guichet pour l’envoyer à Mont­pel­li­er – pre­mière étape d’un tra­jet de mille kilo­mètres.

Mais la carte, minus­cule com­posant de l’avalanche des envois saison­niers, tar­dait à arriv­er. Nathalie, comme Ste­fan l’apprit beau­coup plus tard, allait finale­ment la recevoir deux semaines après Noël, mais, et pen­dant assez longtemps, ils la croy­aient per­due. C’était pour cela que, le 26 décem­bre, Nathalie, inca­pable de maîtris­er plus longtemps sa curiosité, lui envoya un tex­to pour en savoir davan­tage à pro­pos de ce cadeau. Frôlant le mau­vais goût, Ste­fan, trop con­tent de ce qu’il avait réus­si à lui trou­ver, n’avait pas pu s’empêcher de faire des allu­sions tout au long des semaines qui précé­daient les Fêtes. Con­fron­té main­tenant à l’impatience de Nathalie, il sen­tit qu’il allait céder à ses instances, mais, ne voulant cepen­dant pas se ren­dre si facile­ment que ça, il lui pro­posa des devinettes dans le genre : « cela se passe dans une église », et « cela implique des instru­ments » … Elle avança les répons­es les plus folles, et quand il fut enfin obligé de lui révéler le secret jalouse­ment gardé, la joie de Nathalie écla­ta avec une telle force qu’elle pas­sait même à tra­vers les sobres car­ac­tères d’un tex­to. En lisant sa réponse, Ste­fan, son imag­i­na­tion excitée par le dia­logue, put presque l’entendre pouss­er des petits cris et la voir sautiller de plaisir. Le sou­venir de cette joie presque enfan­tine, dont il était l’auteur, était la rai­son prin­ci­pale pourquoi Ste­fan tenait à un tel point à ne pas gâch­er son plaisir.

Avec Ste­fan trop occupé à se faire des reproches, ce fut Nathalie qui trou­va le moyen de ne pas rater le spec­ta­cle :

« Et si on descendait Gare de Lyon pour pren­dre un taxi ?

– Tu crois ?

– Ben oui. Sinon, il faudrait chang­er à Châtelet pour se ren­dre sur la rive gauche, et avec tout ce qu’il faudrait courir dans ces couloirs-là, on n’arriverait jamais à temps.

OK alors. Tu sais où on peut y trou­ver des taxis ?

– À peu près. Mais il y a des pan­neaux aus­si. »

La mémoire de Nathalie s’avérait bonne, et au bout de quelques min­utes ils eurent dépisté un arrêt de taxis. Ste­fan abor­da la voiture qui se trou­vait à la tête de la file, ouvrit la por­tière et deman­da au chauf­feur s’il pou­vait les con­duire à l’église Saint-Ephrem. Celui-ci, un gros bon­homme avec une véri­ta­ble crinière de cheveux blonds, une barbe sauvage dont la pro­liféra­tion des poils avait l’air de vouloir cou­vrir le vis­age entier, et des tatouages dont on voy­ait une par­tie grâce aux bou­tons lais­sés ouverts de sa chemise, eut l’air de n’avoir jamais de sa vie enten­du par­ler d’une telle église dont il sem­bla vouloir met­tre en doute jusqu’à l’existence même. Ste­fan, afin de le ras­sur­er sur ce point-là, lui mon­tra le bil­let sur lequel était indiquée l’adresse – tou­jours rien. Nathalie, qui atten­dit la fin des pour­par­lers sur le trot­toir, vit Ste­fan, excédé, sor­tir du pre­mier taxi pour se diriger vers la voiture suiv­ante. Avec un résul­tat apparem­ment com­pa­ra­ble. Celui-ci en fut au point de se deman­der à quoi pou­vait bien ressem­bler une église dont même les chauf­feurs de taxi n’avaient pas encore enten­du par­ler. Mais après tout, Paris était énorme, et il avait peut-être eu le mal­heur d’être tombé sur des con­duc­teurs novices et inex­péri­men­tés, même si leur extérieur, et celui du pre­mier surtout, sem­blait indi­quer le con­traire. Engagé dans une dis­cus­sion dés­espérée avec le deux­ième con­duc­teur pour sauver la soirée, Ste­fan vit arriv­er le grand bar­bu qui s’adressait à son col­lègue. Finale­ment, au bout de quelques échanges rapi­des où Ste­fan ne com­prit que les mots « boule­vard » et « Saint-Ger­main » le bar­bu finit par repêch­er des bouts de sou­venirs dans une poche enfouie de sa mémoire, et quelque peu soulagés, Nathalie et Ste­fan, privés de tout autre moyen de loco­mo­tion et donc oblig­és de lui faire con­fi­ance, s’installèrent dans sa voiture qui démar­rait aus­sitôt.

Quelques min­utes plus tard, ils furent déposés sur le Boule­vard Saint-Ger­main, la bourse délestée de vingt Euros. Ste­fan, trop heureux de pou­voir arriv­er à l’heure, ne con­sacra pas la moin­dre pen­sée à cette vio­la­tion pour­tant fla­grante du tarif des taxis de Paris. Il avait gardé de tout autres sou­venirs quant à l’état de la cir­cu­la­tion dans les rues de la cap­i­tale, et n’aurait jamais gagé le plus petit sou sur un dénoue­ment heureux de leur affaire. Il n’y avait plus qu’à tra­vers­er le boule­vard et à emprunter la rue des Carmes qui mon­tait vers le Pan­théon.

« Quel blaireau, celui-là, dit Nathalie, légère­ment essouf­flée mais tout en con­tin­u­ant à grimper la ruelle.

– Un blaireau ? C’est quoi, ça ?

– Tout d’abord, un petit ani­mal. Mais là, c’est une insulte. Mais quel type alors ! »

Ste­fan, déjà de bonne humeur, écla­ta de rire quand il aperçut la moue de sa chérie. La retenant par la main, il l’obligea à s’arrêter pour la ser­rer dans une étreinte pleine de ten­dresse et de soulage­ment. Plaçant ses mains sur ses joues, il posa son front con­tre le sien, et lais­sa couler son regard tout au fond de ses yeux où il vit dis­paraître jusqu’à la moin­dre trace de colère, dis­solue par la ten­dresse qu’il sen­tit bat­tre dans ses veines, réseau de cir­cuits verdâtres à peine vis­i­bles sous la peau presque trans­par­ente de ses tem­pes.

Paris, l'entrée de Saint Ephrem

Cet échange ne dura qu’un instant. Ils se lâchèrent pour regarder autour d’eux. Des deux côtés de la chaussée, des maisons hautes de trois ou de qua­tre étages bor­daient les trot­toirs. Un hôtel, un restau­rant, même un mag­a­sin de magie de l’autre côté de la rue. Pas d’église pour­tant. Pour Ste­fan, une église, c’était une con­struc­tion d’une cer­taine taille. Et c’était grâce à cette opin­ion mal fondée qu’ils auraient presque raté le bâti­ment minus­cule blot­ti au fond d’un jardin exigu, der­rière une grille qui séparait celui-ci de la rue. La porte était ouverte. À côté, Ste­fan vit, en entrant, une affiche pub­lic­i­taire annonçant le con­cert du soir : Chopin et Brahms.

« Ça y est, on a trou­vé ! »

xxviii. chopin à la chandelle