xxxvi. incantation (2nde partie) — le bain des amants

Nathalie se dresse, reti­rant ses bras au fur et à mesure. Son regard enveloppe l’homme age­nouil­lé, précé­dant de quelques instants le con­tact physique. Elle se baisse jusqu’à ce que les bouts de ses seins affleurent le dos de Ste­fan. Une vague de chaleur annonce le corps qui s’allonge, et Ste­fan, les bras trem­blants posés sur le rebord de la baig­noire, sup­porte à peine ce poids sup­plé­men­taire, dont il accueille pour­tant avide­ment la peau glu­ante et les boules dur­cies des tétons qui s’écrasent entre les corps qui cherchent à s’unir.

Allongée, les yeux fer­més, Nathalie cache son vis­age dans la nuque de Ste­fan, res­pi­rant l’odeur mâle qui s’en dégage, atti­sant par son souf­fle la chaleur qui monte de la peau cou­verte de sueur. Ouvrant les yeux pour se repaître de leur nudité, elle aperçoit, tout près, les mus­cles ten­dus des bras. Leur trem­ble­ment annonce une force presque épuisée, et les boss­es dur­cies men­a­cent de faire éclater la peau. Des envies sadiques nais­sent à la vue de ce spec­ta­cle, et Nathalie pose ses mains sur les fibres ago­nisantes où ses désirs se vautrent dans la force décu­plée du désir qui essaie dés­espéré­ment de faire dur­er le mar­tyre.

Sen­tant sa proie près de suc­comber, elle glisse un doigt entre ses cuiss­es glu­antes pour y ramass­er le liqueur de sa volup­té. Pénétrée par elle-même, elle pousse un soupir qui arrive jusqu’aux oreilles de Ste­fan qui ne peut pour­tant savoir quelle est l’origine de cette exci­ta­tion sup­plé­men­taire. Une main se colle con­tre sa bouche, des doigts passent sous son nez et se glis­sent entre ses lèvres. L’arôme qui se répand dans sa bouche et dans ses nar­ines fait éclater quelque chose der­rière les parois de son crâne, et il se redresse, avec un effort surhu­main, pour éviter de crouler et de cogn­er sa tête con­tre la baig­noire.

Pen­dant quelques instants, il n’y a plus rien sauf la douleur et le sou­venir d’un éclair au milieu de la nuit. Puis, la douleur est accen­tuée par la chaleur d’un corps col­lé con­tre le sien, et il entend la voix de Nathalie mur­mur­er :

« L’eau est bonne, mon ange. On va se baign­er ? »

Ste­fan ne réag­it pas tout de suite, et Nathalie s’agenouille, cou­vrant l’échine de bais­ers. En descen­dant, elle ramasse le goût salé de la sueur qui cou­vre le dos de Ste­fan. Arrivée en bas, les genoux posés sur le sol car­relé de la salle de bain, elle repose son front pen­dant quelques instants sur la croupe vibrante avant de se redress­er. Pour cou­vrir son trou­ble, né d’un trop plein de ten­dresse, elle lui tape les fess­es et dit, en riant :

« Vite main­tenant, je com­mence à cailler ! »

Ste­fan doit atten­dre quelques instant avant que ses mus­cles en détresse ne lui per­me­t­tent de bouger. Tout douce­ment, il monte dans la baig­noire, les jambes trem­blantes, en s’appuyant con­tre le mur pour ne pas gliss­er. La chaleur qui recou­vre ses pieds et ses mol­lets fait mon­ter une vague de bien-être et de soulage­ment. Douce­ment, il se met sur les genoux et trempe son corps dans l’eau brûlante. Ses mus­cles, dans un pre­mier réflexe, se ten­dent. Mais presque aus­sitôt, s’abandonnant aux caress­es berçantes du liq­uide, il finit par se déten­dre et par faire con­fi­ance à ses étreintes tor­rides.

Nathalie s’assoit der­rière lui. Elle se tient droite, les jambes repliées, pour éviter de touch­er la paroi où le froid a cher­ché un dernier refuge. Elle attend d’être toute pénétrée de chaleur avant de s’incliner en arrière, douce­ment, tout douce­ment. Le con­tact de l’émail la fait tres­sail­lir, et les sur­sauts de son corps font débor­der l’eau de la baig­noire rem­plie à ras bor­ds. Elle ne sait retenir quelques petits cris qui font écho à l’eau qui éclabousse le sol. Gon­flée d’énergie, elle réus­sit à faire reculer le froid, et les tres­saille­ments finis­sent par se calmer. Puis, se redres­sant légère­ment, elle lève la jambe droite et la pose sur l’épaule de Ste­fan. La même procé­dure accom­plie pour celle de gauche, elle s’attarde dans cette posi­tion, les jambes en l’air, écartées, s’enivrant à l’idée de son corps exposé, ouvert, indé­cent, invi­tant à être pénétré et rem­pli. L’appel du liq­uide chaud est pour­tant plus fort, et Nathalie per­met à  ses jambes de gliss­er le long des épaules et des bras de Ste­fan pour finale­ment plonger dans la chaleur liqué­fiée. Ses cuiss­es, croisées devant son amant, finis­sent par l’emprisonner entre des entrav­es vivantes. Elle fait jouer ses mus­cles, et replie ses jambes pour le tir­er vers elle. Le fond glis­sant de la baig­noire et le peu de résis­tance que Ste­fan oppose à une telle manœu­vre lui facili­tent la tâche, et elle sent bien­tôt ses fess­es se cogn­er con­tre son bas-ven­tre sub­mergé. Nathalie se penche en arrière, tirant Ste­fan avec elle, sa tête posée entre ses seins. Ils se taisent tous les deux, et le clapote­ment de l’eau accom­pa­gne seul leur rap­proche­ment intime. Ils reposent dans la chaude ani­mal­ité de leurs corps, et Nathalie, abritée sous celui de Ste­fan, à moitié assoupie, se laisse aller au plaisir de voir cess­er toute réflex­ion con­sciente. Tout son être, pen­dant ces instant-là, se borne à l’effort de soulever Ste­fan rien que par les souf­fles qu’elle tire à traits pro­fonds et réguliers. Les yeux fer­més, elle se laisse envelop­per de partout par la chaleur aqua­tique.

Au milieu de la chaleur qui l’endort, elle est con­sciente du poids sur son ven­tre. D’un fardeau qu’elle est en train de bercer, au rythme de sa res­pi­ra­tion, sur son ven­tre de femme qui a don­né nais­sance. Elle se revoit enceinte, avec la petite boule qu’elle pou­vait voir sail­lir sur sa sil­hou­ette quand elle se met­tait devant un miroir, et où s’accumulait la graisse qui la rendait si douce au touch­er. De nou­veau, elle se sent vul­nérable. Rien ne pro­tège cette par­tie de son corps, aucun os ne la met à l’abri des coups. Et pour­tant, elle y a abrité sa fille, une vie qui crois­sait en elle, pro­tégée et nour­rie, con­fi­ante. Au bout de neuf mois, cette vie-là est par­tie. Une pre­mière sépa­ra­tion, dont la douleur aiguë fut pro­vi­soire­ment effacée par celle des con­trac­tions. Une pre­mière cica­trice sur le corps de son enfant aus­si, la mar­que de son appar­te­nance au genre humain. Posée au milieu de son ven­tre, stig­mate de cette déchirure, la plaie orig­inelle, le grain de la soli­tude. Une source tarie qu’elle arbore en plein milieu de son corps, signe de la fer­til­ité et de la sécher­esse en même temps. L’autre nuit, Ste­fan y avait plongé sa langue et elle se sou­vient de la douceur sat­inée qu’elle avait cru sen­tir descen­dre jusque sur ses entrailles. Un peu de liq­uide pour mouiller la pous­sière des années.

Nathalie respire pro­fondé­ment, régulière­ment. La cica­trise sym­bol­ise la route bar­rée, l’impossibilité de rester en com­mu­nion. Mais, en tant que femme, elle reste tou­jours ouverte sur le monde. Dans un mou­ve­ment tout naturel, elle descend plus bas, vers les pro­fondeurs de son être physique. Elle essaie les mus­cles de son vagin en alter­nant des con­trac­tions avec des dilata­tions. Au bout de quelques min­utes, elle réus­sit à pro­duire un mou­ve­ment flu­ide. Tout en elle en ce moment est tourné vers le plaisir de la vie. À celui de la recevoir, de se laiss­er labour­er et ense­mencer, de la don­ner ain­si qu’à celui de l’abriter. La voix de Ste­fan la ressus­cite pen­dant quelques instants, la faisant émerg­er de sa rêver­ie, souri­ante, rem­plie de volup­té, mouil­lée :

« Je ne suis pas trop lourd, mon amour ?

– Mais non. J’adore te sen­tir sur moi.

– Tu te rends compte ? Dehors, il fait noir et froid, et ici, on est telle­ment bien…

– Il fait noir ici aus­si, mon amour. J’ai les yeux fer­més… Mais c’est pour mieux me pré­par­er à toi.

– Après ce que tu viens de me faire tout à l’heure, plus besoin de me pré­par­er. Il fau­dra penser à me calmer plutôt.

– On se calme alors. On a toute la nuit, et il n’est pas si tard que ça.

– Je pense à la mer­veilleuse journée que j’ai passée avec toi. C’était un pur rêve.

– On n’en vivra pas beau­coup, tu te rends compte de cela, Ste­fan ?

– Sans doute… mais je vais faire des efforts pour en vivre autant que pos­si­ble avec toi.

– Je sais. »

Son mur­mure, à peine audi­ble, cesse pour être rem­placé par le son d’une res­pi­ra­tion régulière qui avale les derniers mots. La tor­peur émanant de l’eau chaude vient de repren­dre pos­ses­sion de Nathalie et la rap­pelle vers ses rêver­ies. Elle se dédou­ble. Une par­tie d’elle plane juste au-dessous du pla­fond, et en même temps qu’elle se sent entourée et bercée par l’eau, elle se voit éten­due dans la baig­noire. Elle regarde son corps, dont seules les extrémités sont vis­i­bles. Ses genoux et ses pieds sor­tent de la mousse, sa tête repose sur le bord de la baig­noire, sur l’espèce de coussin que for­ment ses cheveux ramassés en chignon. Ses yeux sont fer­més et seules ses paupières tres­sail­lent de temps en temps, comme dans un som­meil pro­fond han­té par des rêves frôlant dan­gereuse­ment la réal­ité. Pen­dant qu’elle se con­tem­ple, spec­ta­trice dés­in­téressée, son corps est engagé dans une lutte d’avance per­due. Peu à peu, il se dis­sout sous l’action réu­nie de la chaleur de l’eau et de la volup­té que l’homme couché sur son ven­tre vient d’allumer en elle. Sa peau devient per­méable, les lim­ites entre elle et le monde s’effacent pro­gres­sive­ment et des rayons de lumière la transper­cent, pas­sant à tra­vers son corps changé en nébuleuse. Elle s’ouvre, la solid­ité de son corps est abolie et elle voit douce­ment descen­dre celui de Ste­fan pour occu­per la place qu’elle tenait, il y a quelques instants encore. Elle se réveille en sur­saut.

« Je t’ai fait mal, Nathalie ?

– Non, non, pas du tout. Mais j’ai fait un drôle de rêve… Je me suis dis­solue dans l’eau. Et en même temps, j’étais si bien dans cette eau chaude, avec toi dessus pour m’abriter. J’aurais aimé voir la suite.

– Dis donc. Imag­ine un peu… tu prends un petit somme, et au moment de vouloir ouvrir les yeux, tu es par­tie. Mais ça ne va pas. »

Ste­fan tourne sa tête pour essay­er de regarder Nathalie dans les yeux, ce qui, étant don­né leurs posi­tions respec­tives, s’avère impos­si­ble. À la place, il caresse ses cuiss­es, comme pour vouloir s’assurer de leur présence bien tan­gi­ble. Chaque fois qu’il entend Nathalie évo­quer rien que l’idée de départ ou de sépa­ra­tion, une peur vague, indis­tincte, mais d’autant plus sournoise, l’assaille.

« Tu es fatiguée ?

– Non, pas vrai­ment. Seule­ment très bien et très déten­due. Mais je crois qu’il faut se bouger un peu, parce que… tu sais quoi ?

– Dis-moi, mon âme.

– J’ai envie de te faire l’amour – ten­drement, royale­ment, sauvage­ment, douce­ment, farouche­ment… J’ai si envie de toi que je n’ai pas envie du tout de m’endormir, même si c’est très agréable avec toi dessus, à moitié portée par l’eau. »

Ste­fan se promet de mourir avec l’écho de cette phrase-là dans ses oreilles et dans sa tête. Même s’il devait finir sa vie dément, ren­du à l’état végé­tal par des cel­lules défail­lantes, il l’entendrait encore et tou­jours. La plus belle phrase qu’on lui ait jamais dite et autour de laque­lle il pour­rait con­stru­ire une vie entière.

Nathalie devine l’effet de ses paroles. Pas besoin de se regarder dans les yeux pour cela. Il y a d’autres façons de com­mu­ni­quer, et elle sait s’en servir. Une voie nou­velle vient de se con­stru­ire quelque part dans la tête de cet homme, pro­fondé­ment enfouie sous la masse cel­lu­laire que con­ti­en­nent les parois de ce crâne bercé par le souf­fle qui rem­plit les poumons de Nathalie. La per­son­ne qu’elle aime, c’est ça après tout, cette matière grise qui con­stitue un réseau com­plexe de cir­cuits élec­triques et qui com­mande par de minus­cules altéra­tions dans le niveau des courants et dans les mélanges des cock­tails chim­iques à la machine qu’elle s’est con­stru­ite autour d’elle.

Il y a de ces gens qui, dans leur jeunesse, sont passés à côté d’un chantier. L’odeur du goudron chaud, une fois entrée dans leurs nar­ines, s’y est asso­cié d’une façon indélé­bile aux bruits des camions et des rouleaux com­presseur. Et désor­mais, chaque fois que le vent leur en apporte quelques molécules, ils enten­dent le bruit qui accom­pa­gne les travaux de con­struc­tion, même si les machines restent cachées der­rière des pâtés de mai­son. De même, Nathalie flaire les change­ments qui s’opèrent à l’intérieur d’une per­son­ne. Même si aucune réac­tion ne les trahit, elle se rend compte. Pas besoin de voir l’éclat dans les yeux de Ste­fan qu’y a fait naître sa déc­la­ra­tion d’amour, Nathalie la sait con­fon­due avec ce qui est l’essence même de sa per­son­nal­ité. Désor­mais, Ste­fan incar­ne son amour.

Ste­fan se lève très douce­ment, et prend le fla­con de gel douche.

« Tu me laves ? »

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